L'émirat de Bari : 24 ans d'Islam en Italie continentale
Entre 847 et 871, Bari fut la capitale du seul État musulman jamais établi sur la péninsule italienne. Reconnu par le calife de Bagdad, dirigé par trois émirs successifs, il a disparu en février 871. Il n'en reste rien de bâti, et c'est précisément pour cela que son histoire mérite d'être racontée.
Trois émirs, vingt-quatre ans
Le contexte est celui d'une Italie du Sud disputée entre Byzance, les Lombards de Bénévent en guerre civile, et les Aghlabides d'Ifriqiya engagés en Sicile depuis 827. Bari, byzantine jusque-là, est prise durablement vers 847. Le premier émir, Kalfun, était un mawla — serviteur ou affranchi — de l'émir aghlabide, très probablement berbère, venu de Sicile.
Son successeur, Mufarrag ibn Sallam, étend le territoire et fait une démarche décisive : il sollicite du calife abbasside de Bagdad la reconnaissance de la conquête et le titre de wālī. C'est cette reconnaissance officielle qui fait de Bari un émirat au sens propre, et non une simple base — à la différence de Tarente ou du Garigliano, qui furent des colonies. Le dernier émir, Sawdan, investi vers 862-864 selon les sources, envahit la principauté de Bénévent et lui impose tribut.
Un témoin direct : Bernard le Moine
Le témoignage le plus parlant vient d'un pèlerin franc, Bernard le Moine, qui fait escale à Bari vers 865-870 en route vers la Terre sainte. Il nomme la ville civitatem Sarracenorum — la cité des Sarrasins — et obtient de Sawdan des sauf-conduits pour l'Égypte et la Terre sainte. C'est la preuve directe d'une administration qui fonctionne et qui délivre des documents de voyage.
Précisons ce que les sources ne disent pas : Bernard le Moine ne décrit pas de mosquée. L'existence d'une mosquée à Bari est admise par l'historiographie, mais aucune source contemporaine ne la localise. Les jugements portés sur Sawdan divergent eux-mêmes selon les chroniques : une chronique juive le dit gouvernant avec sagesse, les chroniques latines le décrivent comme le pire des scélérats.
Février 871, puis le silence
L'émirat tombe en février 871, face à une coalition franque et lombarde conduite par l'empereur carolingien Louis II, appuyée par une flotte slave. L'appoint byzantin, revendiqué plus tard par un empereur de Constantinople, est jugé par les historiens comme probablement inventé. Sawdan est capturé et emmené enchaîné à Bénévent.
Et ensuite ? Rien. Les édifices de l'émirat ont disparu sans laisser de trace. Toute la connaissance que nous en avons repose sur les sources écrites, pas sur l'archéologie : aucune monographie archéologique n'existe sur ce quart de siècle. Le Castello Svevo que l'on visite est postérieur et sans rapport. Bari se visite ici comme un lieu de mémoire, pas de pierres.
📜 Et Lucera, à 150 km ?
L'autre grand épisode musulman d'Italie continentale se joue à Lucera, à environ 150 km. À partir de 1220, Frédéric II y déporte les musulmans de Sicile ; une colonie d'environ vingt mille personnes avec mosquée, écoles coraniques, qāḍī et foire annuelle. En août 1300, Charles II d'Anjou fait prendre la ville : massacre, mise en esclavage, mosquées détruites. Là non plus, aucun vestige musulman identifiable ne subsiste.