Histoire et présence musulmane à Palerme
Palerme a été pendant plus de deux siècles la capitale d'un émirat, et l'une des plus grandes villes du monde musulman. Cette histoire a laissé des monuments, un vocabulaire et des paysages agricoles — mais elle s'est achevée par une déportation, et la communauté d'aujourd'hui n'en descend pas.
🏙 831-1072 : Balarm, capitale d'émirat
En 831, après un long siège, les troupes aghlabides venues d'Ifriqiya — l'actuelle Tunisie — prennent Palerme. La ville devient Balarm, capitale d'un émirat qui couvrira progressivement toute l'île, d'abord sous l'autorité de Kairouan, puis des Fatimides, enfin d'une dynastie locale autonome, les Kalbides.
Le géographe Ibn Hawqal, qui la visite vers 973, la décrit comme « la ville des trois cents mosquées » — il précise les avoir vues lui-même, et en compte deux cents autres hors les murs. Il décrit une grande mosquée du vendredi pouvant réunir sept mille fidèles, cinq quartiers, neuf portes, et plus de cent cinquante boucheries dans la seule vieille ville. L'un de ces quartiers, al-Khalisa — celui du sultan — a donné son nom à l'actuelle Kalsa. Vers 948, la ville dépassait les deux cent mille habitants : l'une des plus peuplées du monde connu.
L'héritage le mieux établi est agricole : agrumes, canne à sucre, coton, riz, mûrier, et surtout les techniques d'irrigation qui ont fait les jardins de la Conca d'Oro. À noter pour l'honnêteté du portrait : le texte d'Ibn Hawqal n'est pas un éloge — il juge sévèrement les Palermitains, qu'il estime abrutis par les oignons crus.
👑 1072-1194 : les rois normands et la culture arabe
Palerme tombe aux mains des Normands en 1072, et les derniers foyers de résistance sont réduits vers 1091. Mais la conquête ne fait pas disparaître la culture arabe : les rois normands, Roger II en tête, conservent une administration multilingue, à sections latine et grecque, avec une production documentaire en arabe assurée par des scribes qui y introduisent une écriture élégante.
C'est à cette cour qu'est appelé, vers 1138, le géographe al-Idrisi. Après quinze années de travail, il livre en 1154 le Nuzhat al-mushtāq — le Livre de Roger — accompagné d'un planisphère gravé sur un disque d'argent : la carte du monde la plus précise de son époque. C'est également lui qui décrit la cathédrale de Palerme comme le site « de la grande mosquée qui fut autrefois une église et redevient aujourd'hui un lieu de culte chrétien » — une attestation contemporaine du va-et-vient du bâtiment.
De cette symbiose naît le style dit arabo-normand, dont neuf monuments ont été inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2015 sous le titre « Palerme arabo-normande et les cathédrales de Cefalù et Monreale » — au titre, précisément, de la coexistence de populations musulmane, byzantine, latine, juive et lombarde.
⚠️ Ce que ce patrimoine n'est pas
Il faut le dire clairement, car c'est le cœur de ce guide : ces monuments ne sont pas des lieux de culte musulmans et n'offrent aucun service religieux. La cathédrale, la Martorana, San Cataldo, Monreale et Cefalù sont des églises catholiques en activité. Le Palais des Normands, la Zisa, la Cuba et San Giovanni degli Eremiti sont des bâtiments muséifiés.
Le fait le plus parlant n'est pas un argument, c'est un horaire : la Chapelle Palatine ferme aux visiteurs le dimanche matin, de 9h45 à 11h15, pour la messe. Ces bâtiments servent aujourd'hui un culte — le culte catholique. Un plafond à muqarnas est une merveille d'histoire de l'art ; il ne remplace pas une salle de prière. Pour prier à Palerme, ce sont les deux mosquées du Capo qu'il faut chercher.
🛬 De la déportation de Lucera à la communauté d'aujourd'hui
La présence musulmane continue en Sicile ne s'est pas éteinte d'elle-même. Au XIIIᵉ siècle, l'empereur Frédéric II déporte environ 20 000 sujets musulmans de l'île vers Lucera, dans les Pouilles — une première vague entre 1220 et 1225, une seconde en 1246. La colonie y prospère près de soixante-dix ans, avant d'être détruite en 1300. C'est la fin d'une présence de près de cinq siècles, et elle résulte d'une déportation, non d'un départ.
La communauté musulmane de Palerme aujourd'hui n'en descend pas : elle est récente et d'origine migratoire. Environ vingt mille personnes, venues de Tunisie, du Bangladesh, du Sénégal, du Maroc, du Ghana et de Gambie — le commerce bangladais est installé en ville depuis les années 1980, et la Tunisie fournit la deuxième communauté étrangère de Sicile. Elle vit dans les quartiers de Ballarò, du Capo et de la Vucciria, c'est-à-dire au cœur du centre historique. À deux heures de route, Mazara del Vallo abrite la plus grande communauté tunisienne d'Italie, dans une casbah qui a gardé son nom.