Le Fondaco dei Turchi : 1621-1838, les marchands ottomans sur le Grand Canal
C'est le fait le plus solide, et le plus visitable, du passé marchand de Venise avec le monde musulman : pendant deux siècles, un palais du Grand Canal a servi de résidence et de siège commercial aux marchands venus d'Istanbul.
Un palais du XIIIᵉ siècle, affecté aux Turcs en 1621
Le bâtiment est un palais du XIIIᵉ siècle, remanié : en 1621, la République affecte ce palais du Grand Canal comme résidence et siège commercial des marchands turcs — l'édifice est modifié pour cet usage. Un mur avec porte de chargement est construit côté canal, et les deux tours latérales sont démolies pour qu'elles ne puissent servir à la surveillance ni être lues comme des symboles de noblesse.
L'intérieur comprenait des logements sur trois niveaux, des entrepôts au rez-de-chaussée, une grande salle affectée à la mosquée et un espace pour les ablutions rituelles. On y importait cire, huile, laine brute et peaux, puis du tabac à partir de 1700. L'honnêteté oblige à ajouter que les résidents étaient soumis à des restrictions d'horaires d'entrée, de sortie et de commerce : ce n'était pas un quartier libre, mais une résidence commerciale encadrée.
L'usage dure jusqu'en 1838
Le Fondaco dei Turchi fonctionne comme résidence et siège commercial des marchands ottomans jusqu'en 1838, soit plus de deux siècles après son affectation. La République de Venise a disparu en 1797, mais l'usage perdure sous occupation française, puis autrichienne. Après 1838, le bâtiment est fortement restauré au XIXᵉ siècle — ce qu'on voit aujourd'hui est en partie une reconstruction néo-vénitienne — et il abrite depuis le musée d'histoire naturelle de Venise, accessible par l'arrêt de vaporetto San Stae.
1537 : le premier Coran imprimé au monde, à Venise
L'épisode est connu des spécialistes, pratiquement ignoré ailleurs. Entre août 1537 et août 1538, les imprimeurs Paganino et Alessandro Paganini réalisent à Venise la première édition imprimée du Coran en arabe, en caractères mobiles. Le projet visait l'exportation vers l'Empire ottoman, avec lequel Venise commerçait intensément.
Ce fut un échec commercial total : l'atelier cesse toute activité en 1538, ruiné par l'opération, et l'exemplaire conservé est truffé de coquilles. Toute l'édition fut réputée perdue, au point qu'un orientaliste la tenait pour une légende en 1984. En juillet 1987, une doctorante, Angela Nuovo, en retrouve un exemplaire dans la bibliothèque franciscaine de l'île de San Michele, catalogué sous un intitulé anodin. Le volume est aujourd'hui conservé au couvent de San Francesco della Vigna, à Castello.
📜 Au Fondaco, voir ce qu'on regarde
Le palais est aujourd'hui un musée d'histoire naturelle (entrée payante, fermé le lundi, arrêt de vaporetto San Stae). Les collections n'ont aucun rapport avec le passé ottoman du lieu, mais le bâtiment lui-même raconte deux siècles de commerce avec Istanbul. La fiche officielle du musée mentionne explicitement l'ancienne mosquée et l'espace d'ablutions. À visiter en sachant ce qu'on regarde.