Venise et l'Orient : quatre siècles de commerce
Venise n'a jamais été une ville musulmane et ne conserve aucun édifice de culte islamique. Mais peu de villes d'Europe ont entretenu avec le monde musulman une relation aussi longue et aussi intense — une relation de marchands, pas de conquête.
🚫 Pas de patrimoine cultuel — mais une histoire marchande considérable
Disons-le d'emblée pour éviter tout malentendu : Venise n'a pas de patrimoine islamique bâti au sens religieux. Ce qu'elle a, c'est une histoire commerciale de plusieurs siècles avec Alexandrie, Damas et Constantinople, et une architecture qui en porte la trace. Le gothique vénitien reflète, selon les historiens de l'art, une influence islamique dans l'usage de la couleur et du motif sur les murs extérieurs, et parfois dans les claustras de pierre aux fenêtres.
Il faut être précis sur un point que beaucoup de guides exagèrent : l'influence « orientale » de Venise est d'abord byzantine. Le site de la basilique Saint-Marc le dit lui-même — dans l'art comme dans tout le reste, Venise naît byzantine. La composante islamique est réelle, mais elle est secondaire dans l'art, et surtout commerciale.
🏛 1621-1838 : le Fondaco dei Turchi
C'est le fait le plus solide et le plus visitable. En 1621, la République affecte un palais du XIIIᵉ siècle, sur le Grand Canal, comme résidence et siège commercial des marchands turcs. Le bâtiment est modifié pour cet usage : un mur avec porte de chargement est construit côté canal, et les deux tours latérales sont démolies pour qu'elles ne puissent servir à la surveillance ni être lues comme des symboles de noblesse.
L'intérieur comprenait des logements sur trois niveaux, des entrepôts au rez-de-chaussée, une grande salle affectée à la mosquée et un espace pour les ablutions rituelles. On y importait cire, huile, laine brute, peaux, puis du tabac à partir de 1700. L'honnêteté oblige à ajouter que les résidents étaient soumis à des restrictions d'horaires d'entrée, de sortie et de commerce : ce n'était pas un quartier libre. L'usage a duré jusqu'en 1838.
📖 1537 : le premier Coran imprimé au monde l'a été à Venise
L'épisode est extraordinaire et presque inconnu. Entre août 1537 et août 1538, les imprimeurs Paganino et Alessandro Paganini réalisent à Venise la première édition imprimée du Coran en arabe, en caractères mobiles. Le projet visait l'exportation vers l'Empire ottoman, avec lequel Venise commerçait intensément.
Ce fut un échec commercial total : l'atelier cesse toute activité en 1538, ruiné par l'opération, et l'exemplaire conservé est truffé de coquilles. Toute l'édition fut réputée perdue, au point qu'un orientaliste la tenait encore pour une légende en 1984. En juillet 1987, une doctorante, Angela Nuovo, en retrouve un exemplaire dans la bibliothèque franciscaine de l'île de San Michele, catalogué sous un intitulé anodin. Le volume est aujourd'hui conservé au couvent de San Francesco della Vigna. Comme le résume l'un des chercheurs : que le premier Coran ait été imprimé à Venise, presque personne ne le sait.
🏘 La communauté d'aujourd'hui, et une mosquée qui n'existe toujours pas
La communauté musulmane du Vénitien est estimée à une vingtaine de milliers de personnes, chiffre donné par la presse locale — l'Italie ne recense pas la religion. Elle vit sur la terre ferme, à Mestre et à Marghera, où se trouvent tous les lieux de culte. L'étape la plus significative de son histoire récente est le rachat aux enchères d'un hangar de la via Lazzarini, financé par une collecte de 252 000 € et inauguré en juin 2022.
Dans le centre historique, en revanche, rien. L'imam de la communauté a raconté à la presse locale que des dizaines de vols en provenance du monde arabe atterrissent chaque jour, et que des voyageurs appellent le centre pour demander où prier le vendredi — sans qu'aucune des propositions déposées au fil des ans n'ait abouti. Un projet de grand centre islamique près de la gare de Mestre, chiffré à plus de quinze millions d'euros, a fait l'objet d'un compromis de vente en 2025, mais le terrain n'a pas été reclassé et rien n'est construit. C'est l'état des lieux, et il vaut mieux le connaître avant de partir.