De Qatāniyah à Catane : un siècle et demi dans l'émirat de Sicile
La Sicile a été gouvernée par des émirs musulmans pendant plus de deux siècles, et Catane en a fait partie. Mais il n'en reste rien de bâti : le séisme de 1693 a rasé la ville. C'est une réponse franche, et elle évite une déception.
900 : Catane tombe, tardivement
La conquête islamique de la Sicile s'étale sur cent trente-huit ans, à partir du débarquement aghlabide de 827. Palerme — Balarm, future capitale de l'émirat — tombe en 831. Catane est prise en 900, dans la campagne menée par l'émir aghlabide Ibrāhīm II et son fils Abū l-ʿAbbās. La chronologie des dernières places byzantines est éclairante : Syracuse tombe en 878, Catane en 900, Taormine en 902, et Rometta, dernière place forte de l'île, en 965.
Autrement dit, Catane est conquise tardivement et n'a jamais été une capitale : c'est Palerme qui était le centre de l'émirat de Sicile, qui s'étire de 831 à 1091. La ville porte, dans les sources arabes, le nom de Qatāniyah — forme arabisée de son toponyme pré-romain. L'émirat se compose de trois grandes régions : le Val di Mazara à l'ouest, le Val di Noto au sud-est, et le Val Demone au nord-est, auquel Catane est rattachée.
Le Val Demone, la frontière chrétienne et musulmane
Le Val Demone — Vallo Dèmina dans les sources — est le vaste quart nord-est de la Sicile, de Messine à l'Etna. C'est la région qui est restée la plus grecque chrétienne pendant la domination arabe : les campagnes y ont conservé une forte présence byzantine, et c'est par ce couloir que les Normands reprendront pied dans l'île. Catane, à la pointe sud du Val Demone, se trouve donc à la lisière entre deux mondes.
La toponymie en garde la trace, mais pas à Catane même : les grands toponymes arabes du val sont à Calatabiano (Qalʿat al-Bayān, la forteresse de Bayan) et Caltagirone (Qalʿat al-Jirān, la forteresse des jarres), dans la province. Le nom même de Catane est pré-romain. Dans la ville actuelle, c'est le nom Castello Ursino qui garde une parenté sémantique avec les forteresses qalʿa arabes de Sicile, même si castello vient du latin castellum.
Vers 1072 : la reconquête normande
La reconquête normande de la Sicile est l'œuvre des frères de Hauteville, Robert Guiscard et surtout son cadet Roger. Elle commence par Messine en 1061 et s'achève par Noto en 1091. Catane est reprise au début des années 1070 — les chroniques divergent de peu, Roger I de Hauteville y entre après avoir pris Palerme en 1072. Deux siècles plus tard, en 1239, Frédéric II de Hohenstaufen fait bâtir le Castello Ursino sur le front de mer de la ville : la Catane visible aujourd'hui prend forme à ce moment.
Pourquoi il ne reste rien
Le séisme du Val di Noto, le 11 janvier 1693, rase Catane. Elle est intégralement rebâtie en baroque tardif au XVIIIᵉ siècle — un « baroque de lave » dont les villes du Val di Noto sont classées à l'UNESCO. C'est ce baroque, pas un héritage arabe, qui fait aujourd'hui la valeur patrimoniale de Catane.
Le constat est donc net : aucun édifice, aucune mosquée ancienne, aucun hammam, aucun vestige d'urbanisme islamique n'est conservé à Catane. Ce qui subsiste de la période musulmane en Sicile est immatériel : le lexique sicilien, très riche en arabismes (de la cuisine à l'agriculture), et la toponymie de l'île.
📜 Et le patrimoine arabo-normand ?
L'ensemble inscrit à l'UNESCO en 2015 — « Palerme arabo-normande et les cathédrales de Cefalù et Monreale » — réunit neuf monuments. Palerme est à environ 210 km de Catane, un peu plus de deux heures de route. Précision essentielle : ces monuments sont des églises catholiques en activité ou des palais muséifiés. L'art y est d'inspiration islamique — muqarnas, inscriptions coufiques, plafonds à stalactites — mais ce ne sont en aucun cas des lieux de prière musulmans.