Le hijab (حجاب) est devenu un symbole de mode au tournant des années 2010, lorsqu’une génération de femmes musulmanes connectées a cessé d’attendre que l’industrie textile lui propose quelque chose et s’est mise à filmer, créer et vendre elle-même ses propres codes vestimentaires. En moins de quinze ans, un vêtement que la mode occidentale regardait avec une politesse distante s’est retrouvé sur les podiums de Milan, dans les laboratoires de Nike et dans les vitrines d’Uniqlo.
Mais réduire cette histoire à une décennie serait passer à côté de l’essentiel. Le voile ne naît pas avec l’islam, il ne naît pas non plus avec Instagram. Il traverse au moins trois millénaires, change de fonction à chaque époque, sert tour à tour de marqueur de rang, d’outil de contrôle politique, de drapeau de résistance, puis d’objet de désir commercial. Peu de vêtements peuvent revendiquer une trajectoire aussi chargée.
Ce que raconte cette histoire, c’est aussi la manière dont un morceau de tissu peut concentrer les tensions d’une société entière. On l’a imposé, on l’a interdit, on l’a moqué, on l’a instrumentalisé, et pendant tout ce temps des millions de femmes l’ont simplement porté en essayant que ça tombe bien. Cet article suit ce fil, des tablettes assyriennes aux collections capsules, sans raccourci et sans angélisme.
Avant l’islam, le voile était déjà une affaire de statut social
Les plus anciennes traces écrites d’une réglementation du voile remontent aux lois médio-assyriennes, rédigées vers le XIIIe siècle avant notre ère en Mésopotamie. Le texte est d’une clarté brutale : les femmes libres de haut rang doivent se couvrir la tête en public, tandis que les esclaves et les prostituées en sont explicitement interdites, sous peine de sanctions physiques.

Autrement dit, le voile n’était pas alors un signe de pudeur mais un privilège de classe. Se couvrir signifiait appartenir à l’élite, et découvrir de force une femme revenait à la déclasser publiquement. Ce mécanisme, qui associe le tissu à la position sociale, va se révéler d’une résistance remarquable : on le retrouvera intact vingt-cinq siècles plus tard sous la plume des administrateurs coloniaux.
La pratique se diffuse ensuite largement autour de la Méditerranée. Les femmes de la Grèce antique se couvraient la tête et parfois le bas du visage dans l’espace public. L’Empire byzantin, la Perse sassanide, les communautés juives et les premières communautés chrétiennes connaissaient toutes des formes de couvre-chef féminin. La statuaire romaine représente régulièrement des matrones voilées, et la tradition chrétienne du voile à l’église, encore visible chez certaines communautés orthodoxes ou dans les ordres monastiques, en descend directement.

L’islam, apparu au VIIe siècle dans une Arabie qui connaissait déjà ces usages, ne crée donc pas le voile. Il le reprend, le recadre autour d’une notion morale — la haya (حياء), cette pudeur intérieure qui précède le vêtement — et le formalise dans un vocabulaire qui va essaimer : le khimar (خمار), pièce qui couvre la tête et la poitrine, et le jilbab (جلباب), vêtement ample porté par-dessus les autres. Deux mots, deux objets distincts, dont la confusion alimente encore aujourd’hui bien des malentendus.
Des empires et des tissus : quand le voile devient régional

C’est en se diffusant que le voile éclate en dizaines de formes. Le climat, les fibres disponibles, les techniques de tissage locales et les traditions préexistantes façonnent chaque variante. Une femme de Fès, une femme d’Ispahan et une femme de Java ne portaient pas la même chose, et personne à l’époque ne trouvait cela contradictoire.
| Nom | Aire géographique | Forme dominante | Particularité |
|---|---|---|---|
| Khimar | Péninsule arabique, Levant | Voile long couvrant tête et buste | Terme de référence dans les sources anciennes |
| Tchador | Iran, Asie centrale | Grande pièce semi-circulaire non fermée | Tenue à la main, sans attache |
| Yashmak | Empire ottoman | Voile de mousseline fine sur le bas du visage | Souvent associé au ferace, manteau d’extérieur |
| Dupatta | Inde, Pakistan, Bangladesh | Longue écharpe portée sur l’épaule et la tête | Usage souple, parfois seulement rituel |
| Shayla | Golfe (Émirats, Qatar, Koweït) | Écharpe rectangulaire drapée et rejetée en arrière | Portée avec l’abaya |
| Haïk | Maghreb, notamment Algérie | Grande pièce blanche ou écrue enveloppant tout le corps | Quasiment disparu de l’usage quotidien |
| Kerudung / jilbab | Indonésie, Malaisie | Voile ajusté, souvent coloré et imprimé | Adapté au climat tropical et aux batiks locaux |
L’Empire ottoman constitue à cet égard un cas d’école. Sa cour a produit pendant quatre siècles un raffinement textile qui a irrigué tout le monde musulman, des soies brochées aux broderies d’or, et l’héritage ottoman dans la mode islamique reste aujourd’hui l’une des grilles de lecture les plus utiles pour comprendre pourquoi le style turc contemporain reste si distinct du style du Golfe. Ceux qui veulent creuser cette filiation trouveront un dossier complet sur l’influence ottomane sur la mode islamique, qui remonte des ateliers du palais de Topkapı aux coupes actuelles.
Du côté du Maghreb et d’Al-Andalus, c’est une autre lignée qui se dessine, celle des vêtements de cérémonie brodés dont l’histoire du caftan garde la mémoire précise. Et dans la péninsule arabique, la pièce structurante n’a jamais été le voile de tête mais le vêtement d’extérieur, dont l’histoire de l’abaya montre à quel point elle a changé de forme, de couleur et de statut en un siècle à peine.
Si les appellations vous perdent, c’est normal : le vocabulaire est mouvant et les usages se chevauchent. Un panorama classé des différents types de voiles islamiques permet de remettre chaque terme à sa place, y compris ceux qui reviennent le plus souvent dans le débat public sans être toujours bien définis, comme le niqab et ses usages réels.

Le XIXe siècle : le moment où le voile devient un enjeu politique
Voici le tournant que la plupart des articles sur le sujet survolent en une phrase. Il mérite mieux, parce que tout ce qui suivra en découle.
Au XIXe siècle, les puissances coloniales européennes installées au Moyen-Orient et en Afrique du Nord font du voile le symbole condensé de l’infériorité supposée des sociétés musulmanes. Le raisonnement est simple et efficace : dévoiler les femmes deviendrait la preuve visible d’une modernisation réussie. L’historienne Leila Ahmed, dans ses travaux sur la question, a montré combien ce discours était souvent porté par des administrateurs qui, dans leur propre pays, s’opposaient par ailleurs au droit de vote des femmes. Le vêtement servait d’argument, pas de cause.
La réaction ne se fait pas attendre, et elle est double. D’un côté, des réformateurs comme l’Égyptien Qasim Amin publient à la toute fin du XIXe siècle des essais appelant à l’émancipation des femmes, dont le dévoilement. De l’autre, une partie de la population perçoit désormais le voile comme un rempart identitaire face à l’occupation. Le tissu vient de changer de nature : il n’est plus une habitude, il est devenu une position.
Les décennies suivantes enchaînent les gestes spectaculaires. En 1923, la féministe égyptienne Huda Sharaawi retire publiquement son voile en gare du Caire, au retour d’une conférence internationale à Rome, un geste qui fait le tour du monde. En 1936, en Iran, Reza Shah promulgue le kashf-e hijab, un décret interdisant purement et simplement le port du voile, appliqué par la police dans la rue. En Turquie, les réformes kémalistes découragent fortement le couvre-chef féminin dans les institutions.
Il faut mesurer ce que cela signifie concrètement : pendant plusieurs décennies, dans plusieurs pays musulmans, des femmes se sont fait arracher leur voile dans la rue par des agents de l’État. Beaucoup ont cessé de sortir. C’est un épisode largement oublié, et il éclaire pourquoi la question du choix reste aujourd’hui aussi sensible, dans un sens comme dans l’autre. Les législations actuelles restent d’ailleurs très contrastées selon les pays, et notre panorama des pays arabes où le hijab est obligatoire montre que l’uniformité supposée du « monde musulman » sur ce sujet est un mythe confortable.
1970-2000 : le retour du voile, par le bas
Le mouvement s’inverse à partir des années 1970, et il ne vient pas des États. Il vient des campus.
En Égypte, en Turquie, en Malaisie, ce sont des étudiantes, souvent les premières de leur famille à accéder à l’université, souvent issues de milieux modestes montés en ville, qui reprennent le voile. Leila Ahmed a décrit ce phénomène comme une révolution silencieuse : ces femmes ne reviennent pas au vêtement de leurs grands-mères, elles inventent une tenue neuve, urbaine, compatible avec les transports en commun et les amphithéâtres. Le voile devient un billet d’entrée dans l’espace public, pas une assignation à la maison.
La révolution iranienne de 1979 rend ensuite le voile obligatoire dans le pays, brouillant durablement la lecture internationale du sujet. Et dans le même temps, en France, en Belgique, au Royaume-Uni, les filles de l’immigration postcoloniale grandissent et posent la question autrement : comment s’habiller quand on est à la fois d’ici et de là-bas, quand aucune boutique de sa rue ne propose une manche longue en été ?
Cette question sans réponse commerciale pendant trente ans est exactement ce qui va faire exploser le marché.
2010-2020 : la décennie où le hijab entre dans la mode

Le basculement s’opère par le bas, encore une fois, et par la vidéo. Au tournant des années 2010, des milliers de tutoriels de nouage apparaissent sur YouTube, filmés dans des chambres, en anglais, en arabe, en malais, en français. Des créatrices comme la Britannique Dina Torkia ou la Koweïtienne d’origine américaine Ascia agrègent des audiences de plusieurs millions de personnes. Personne ne leur a donné la permission. Elles n’en ont pas demandé.
L’industrie suit, avec le retard habituel.
| Année | Jalon | Portée |
|---|---|---|
| 2015 | Uniqlo lance une collection avec la créatrice Hana Tajima | Premier grand distributeur mondial à assumer une ligne modeste |
| 2015 | H&M fait apparaître Mariah Idrissi, en hijab, dans une campagne | Première fois pour une enseigne de fast fashion de cette taille |
| 2016 | Dolce & Gabbana présente une ligne d’abayas et de voiles | Entrée du luxe italien sur le segment |
| 2016 | Ibtihaj Muhammad participe aux Jeux de Rio en hijab | Première athlète américaine à concourir voilée aux JO |
| 2016 | Première Modest Fashion Week à Istanbul | Le secteur se dote de ses propres institutions |
| 2017 | Nike annonce le Pro Hijab, voile technique de sport | Validation par un équipementier mondial |
| 2018 | Exposition « Contemporary Muslim Fashions » au de Young Museum, San Francisco | Première grande exposition muséale consacrée au sujet |
| 2019 | Halima Aden pose en hijab et burkini pour Sports Illustrated Swimsuit | Franchit la dernière frontière symbolique du secteur |
Deux logiques se croisent ici. D’un côté des marques qui découvrent un marché ; de l’autre des femmes qui, depuis vingt ans, bricolaient des solutions avec des vêtements pensés pour d’autres corps et d’autres contraintes. Le maillot de bain couvrant en est l’illustration parfaite : conçu par la styliste australienne Aheda Zanetti au début des années 2000 pour permettre à des adolescentes de faire du sport, il est devenu un objet politique mondial avant d’être un produit. Cette trajectoire, racontée en détail dans notre dossier sur les origines du burkini, résume assez bien le paradoxe du secteur.
Les chiffres suivent. Selon les rapports successifs de DinarStandard sur l’économie islamique mondiale, les dépenses en mode modeste se situent autour de 300 milliards de dollars par an, avec l’Indonésie et la Turquie en locomotives. Le Pew Research Center estime par ailleurs la population musulmane mondiale à près de deux milliards de personnes, dont une majorité a moins de trente ans. Aucun directeur marketing ne peut ignorer ces deux données côte à côte.
Ce que la modest fashion a changé, et ce qu’elle n’a pas réglé
Soyons honnêtes, parce que c’est là que la plupart des articles s’arrêtent avec un sourire satisfait.
Ce qui a réellement changé est considérable. Une femme qui porte le voile trouve aujourd’hui des vêtements techniques pour courir, des coupes de bureau qui ne la déguisent pas, des tissus respirants pour l’été. La sociologue Reina Lewis, qui enseigne au London College of Fashion et travaille depuis plus de dix ans sur le sujet, a bien montré que l’enjeu n’était pas seulement esthétique : disposer d’une offre, c’est cesser d’être un problème d’approvisionnement pour devenir une cliente ordinaire.
Ce qui n’est pas réglé mérite aussi d’être dit. La mode modeste a généré ses propres injonctions : nouages parfaits, drapés impeccables, silhouettes normées par l’algorithme. Certaines créatrices très en vue ont d’ailleurs pris publiquement leurs distances avec le milieu, jugeant qu’il vendait une image plus qu’il ne servait des femmes. Et la question de fond demeure entière : un vêtement dont l’intention première est de détourner le regard peut-il devenir un objet conçu pour l’attirer ? Il n’y a pas de réponse unique, et méfiez-vous de ceux qui prétendent en avoir une.
Reste que le mouvement continue de se réinventer, et pas seulement depuis Istanbul ou Dubaï. La scène ouest-africaine, avec ses wax, ses bazins et ses volumes propres, constitue aujourd’hui l’un des foyers créatifs les plus intéressants, comme le montre notre article sur les racines africaines de la mode islamique moderne. Les styles régionaux, eux, ne se sont pas dissous dans la mondialisation : les différences entre hijab turc et hijab arabe sont toujours aussi lisibles dans la rue qu’il y a trente ans.
Traduire trois millénaires dans une garde-robe
Toute cette histoire finit par une question très concrète : qu’est-ce que vous portez lundi matin ?
La réponse, aujourd’hui, dépend surtout de vos contraintes réelles. Un poste en open space n’appelle pas les mêmes matières qu’une séance de sport, et un mariage n’appelle pas les mêmes volumes qu’une journée de cours. Pour celles qui composent avec une garde-robe européenne existante, notre guide pour intégrer des pièces musulmanes à un style occidental évite l’écueil classique de la superposition mal ajustée. Sur le terrain sportif, les vêtements de sport pour femme musulmane ont fait plus de progrès en dix ans qu’en un siècle.
Un détail que beaucoup négligent, enfin : la forme du visage. Un nouage qui sublime un ovale allongé peut alourdir un visage rond, et l’inverse est vrai. C’est de la géométrie simple, mais elle change tout sur une photo comme dans un miroir, et notre méthode pour choisir un hijab selon la forme du visage la détaille cas par cas. Pour élargir à l’ensemble des sujets pratiques et culturels du quotidien, le portail du musulman francophone rassemble nos guides, nos outils et nos dossiers destinations.
Les lois assyriennes voulaient que le voile désigne un rang. Les administrateurs coloniaux voulaient qu’il désigne un retard. Les révolutions du XXe siècle voulaient qu’il désigne un camp. Aujourd’hui, pour la première fois depuis trois mille ans, il désigne surtout celle qui le porte, et le choix qu’elle a fait le matin même. C’est probablement le seul progrès qui compte vraiment dans toute cette histoire.
