Le burkini est un maillot de bain couvrant qui permet à une femme musulmane de se baigner tout en respectant les principes de pudeur, en ne laissant apparaître que le visage, les mains et les pieds. Né en Australie au début des années 2000, ce vêtement aujourd’hui banal sur les plages du monde entier a pourtant déclenché l’un des débats de société les plus enflammés de la décennie en France. Derrière ce nom un peu provocateur se cache une histoire bien plus riche qu’on ne l’imagine : celle d’une coiffeuse de Sydney, d’une nièce qui voulait jouer au ballon, et d’une idée simple devenue un symbole mondial.
Beaucoup réduisent le burkini à une affaire de polémique estivale ou à un objet politique. C’est une lecture courte. Ce maillot raconte d’abord une quête très concrète : celle de millions de femmes qui voulaient simplement nager, faire du sport, profiter de la mer avec leurs enfants, sans renoncer à leur foi ni à leur confort. Comprendre le burkini, c’est comprendre comment un besoin du quotidien rencontre une tradition de modestie vieille de quatorze siècles, et comment un vêtement peut cristalliser, à lui seul, des questions d’identité, de liberté et de regard sur l’autre.
Dans cet article, nous remontons aux origines réelles du burkini, nous suivons son histoire mouvementée, et nous replaçons ce vêtement dans le cadre plus large de la pudeur vestimentaire en islam.
Qu’est-ce que le burkini, au juste ?
Le mot lui-même est un mot-valise, une contraction de « burqa » et de « bikini ». Le choix était habile, presque marketing : un nom qui claque, facile à retenir, qui résume en trois syllabes une promesse, celle d’un maillot couvrant mais conçu pour l’eau. Dans les faits, le burkini n’a pourtant pas grand-chose à voir avec une burqa. Il ne couvre ni le visage ni les mains, et ressemble davantage à une combinaison de plongée légère prolongée d’un capuchon intégré qui tient lieu de foulard.
Concrètement, un burkini se compose en général de trois parties : une tunique longue à manches longues, un pantalon ajusté, et une capuche couvrant les cheveux et le cou. L’ensemble est taillé dans des tissus techniques, le plus souvent du polyester et de l’élasthanne, choisis pour leur légèreté dans l’eau, leur séchage rapide et leur résistance aux UV et au chlore. Un bon burkini reste fluide une fois mouillé, ne colle pas au corps et ne s’alourdit pas, contrairement à ce que craignent souvent celles qui n’en ont jamais porté.
C’est là que le vêtement rejoint une longue tradition. Le monde musulman n’a jamais manqué de pièces pensées pour concilier élégance et pudeur, de l’abaya émiratie au caftan marocain. Le burkini n’invente rien sur le fond : il applique simplement à la baignade une logique déjà présente dans l’histoire de l’abaya et de tous ces vêtements amples qui couvrent sans enfermer. Sa nouveauté est purement technique, pas spirituelle.
Aheda Zanetti, la coiffeuse devenue inventrice
L’histoire du burkini commence loin des plages françaises, dans une banlieue ouest de Sydney, au début des années 2000. Sa créatrice s’appelle Aheda Zanetti, née à Tripoli au Liban en 1967, arrivée en Australie à l’âge de deux ans, et coiffeuse de métier avant de devenir entrepreneuse. Rien ne la prédestinait à révolutionner le marché du maillot de bain.
Le déclic, elle l’a raconté à de nombreuses reprises, lui vient en observant sa nièce jouer au netball, un sport de ballon très populaire en Australie. La jeune fille portait son hijab (حجاب) et tentait de courir sur le terrain dans des vêtements inadaptés, rouge et suffocante sous l’effort. Au même moment, lors des Jeux olympiques d’Athènes en 2004, Aheda Zanetti est marquée par l’image de la sprinteuse bahreïnie Ruqaya Al Ghasara, courant entièrement couverte dans une tenue improvisée et visiblement peu confortable. Le constat s’impose : il n’existait alors aucun vêtement de sport pensé pour les femmes musulmanes pratiquantes.
Plutôt que de s’en plaindre, elle se met à la couture. Sa première création n’est pas le burkini mais le « hijood », contraction de hijab et de « hood » (capuche en anglais), un couvre-chef de sport qui tient en place pendant l’effort. Vient ensuite, dès 2004, le premier prototype de maillot couvrant. Elle fonde sa propre marque, Ahiida, dépose le brevet, puis enregistre les noms « burkini » et « burqini ». Détail révélateur de son sérieux : avant de commercialiser le vêtement, elle prend soin de le faire valider par une autorité religieuse australienne, pour s’assurer qu’il respecte bien les principes de l’islam.
De nombreuses femmes qui l’ont découvert à l’époque rapportent la même sensation : celle d’avoir enfin le droit d’entrer dans l’eau. Beaucoup n’avaient jamais nagé en public de leur vie adulte. C’est cette dimension d’émancipation, et non de contrainte, qui anime la créatrice. « J’ai créé le burkini pour offrir de la liberté aux femmes, pas pour la leur enlever », a-t-elle répété face à la polémique française.
Un vêtement né d’un vrai besoin : nager sans renoncer
Pour saisir pourquoi le burkini a connu un tel succès, il faut se mettre à la place de celles qu’il concerne. Une femme qui choisit de couvrir son corps en présence d’hommes non-mahram (محرم) se retrouvait, jusque-là, devant une impasse à la piscine ou à la mer : soit renoncer à se baigner, soit improviser avec des vêtements de ville détrempés et dangereux dans l’eau. Le burkini a fait sauter ce verrou.
L’effet a dépassé la seule baignade de loisir. Dès 2007, des fédérations sportives s’y intéressent, et la créatrice signe la tenue de plusieurs athlètes musulmanes. La sprinteuse bahreïnie qui l’avait inspirée portera d’ailleurs l’une de ses créations aux Jeux olympiques de Pékin en 2008. En Australie, l’organisation Surf Life Saving, emblème national du sauvetage en mer, intègre même des bénévoles musulmanes équipées de versions adaptées, un geste fort dans un pays encore marqué par les émeutes de Cronulla Beach de 2005.
Les retours des utilisatrices convergent sur quelques points concrets, que toute personne envisageant l’achat aurait intérêt à connaître :
- La protection solaire est un avantage inattendu : un burkini bloque la quasi-totalité des UV, ce qui séduit aussi des femmes non musulmanes soucieuses de leur peau.
- Le confort thermique surprend les sceptiques : les tissus techniques modernes ne tiennent pas chaud comme le ferait un vêtement en coton.
- L’aisance dans l’eau dépend énormément de la qualité : un burkini bas de gamme peut effectivement gêner, là où un modèle bien coupé se fait oublier.
Ce dernier point explique pourquoi le marché s’est segmenté très vite, entre modèles sportifs ajustés et modèles plus amples destinés à la plage familiale.
2016, l’été où la France s’est déchirée sur un maillot
Le burkini aurait pu rester un produit de niche. C’est la France qui, à l’été 2016, l’a propulsé au cœur de l’actualité mondiale. Dans un contexte lourd, marqué par l’attentat de Nice du 14 juillet, une trentaine de communes du littoral, surtout sur la Côte d’Azur et en Corse, prennent des arrêtés municipaux interdisant le port du burkini sur leurs plages. Des images de femmes verbalisées, parfois contraintes de se découvrir devant témoins, font le tour de la planète et choquent jusqu’à la presse anglo-saxonne.
L’affaire monte rapidement jusqu’à la plus haute juridiction administrative du pays. Le 26 août 2016, le Conseil d’État suspend l’arrêté de la commune de Villeneuve-Loubet, estimant qu’il porte « une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales » que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle. La haute juridiction rappelle qu’un maire ne peut restreindre l’accès aux plages qu’en cas de risque avéré pour l’ordre public, et non au nom d’une simple tenue. Cette décision de principe ouvre la voie à la suspension de la plupart des arrêtés similaires.
L’ironie de l’histoire, c’est que la polémique a fait exploser les ventes. La créatrice australienne a elle-même reconnu, non sans humour, que l’interdiction française avait été la meilleure publicité possible pour son produit : ses commandes ont bondi, portées par des clientes musulmanes mais aussi par de nombreuses femmes non musulmanes curieuses ou solidaires. Un débat pensé pour faire disparaître le vêtement l’a rendu mondialement célèbre.
Ce débat reste vif en France, où il croise la question de la laïcité et celle de la place de l’islam dans l’espace public. Il déborde d’ailleurs régulièrement vers d’autres terrains, comme l’accès aux piscines municipales. Ces tensions varient énormément d’un pays à l’autre, et la perception du vêtement n’a rien à voir entre une plage de Sydney, une station balnéaire tunisienne et une commune des Alpes-Maritimes. Pour qui s’intéresse à ces différences, la question plus large des règles vestimentaires selon les pays éclaire bien les écarts de législation.
Le burkini et la modestie islamique
Au fond, le burkini n’est qu’une application moderne d’un principe ancien : la pudeur, que l’on désigne en arabe par le terme haya (حياء). La modestie vestimentaire est l’une des valeurs structurantes du mode de vie musulman, sans pour autant se résumer à une liste d’interdits. Elle invite la croyante à ne pas exposer sa beauté de manière ostentatoire, ce que la tradition nomme le tabarruj (تبرّج), tout en lui laissant une vraie liberté de style, de couleur et de coupe.
Il faut ici dissiper un malentendu fréquent. La modestie en islam n’est pas un uniforme noir et triste. Les vêtements féminins du monde musulman se déclinent depuis des siècles dans une infinie variété de teintes et de broderies, et le débat sur les couleurs autorisées dans la mode islamique montre bien que rien n’impose la grisaille. Le burkini suit cette logique : il existe aujourd’hui dans des dizaines de coloris, du sobre au lumineux, ce qui contredit l’idée reçue d’un vêtement austère.
Sur le plan des principes, le burkini coche les cases attendues d’une tenue pudique : il couvre le corps, ne le moule pas excessivement une fois mouillé, et n’est pas transparent. C’est précisément ce qui le distingue d’un simple maillot une pièce. La notion religieuse de awra (عورة), c’est-à-dire les parties du corps qu’il convient de couvrir, trouve ici une réponse adaptée au contexte particulier de la baignade, qui était jusque-là le grand impensé de la garde-robe pudique. Pour celles qui souhaitent approfondir la philosophie derrière ces choix, notre dossier sur la modestie vestimentaire comme pilier du mode de vie islamique replace le burkini dans un ensemble cohérent, où le vêtement n’est jamais une fin en soi mais l’expression d’une intention.
Il serait malhonnête de prétendre que toutes les musulmanes adoptent le burkini, ou qu’il fait l’unanimité au sein de la communauté. Certaines préfèrent des plages ou des créneaux non mixtes, d’autres ne se baignent pas en public, d’autres encore portent le burkini sans hésitation. Cette diversité est normale et saine : la modestie est avant tout une affaire d’intention personnelle, pas une compétition de conformité.
Bien choisir son burkini aujourd’hui
Le marché a énormément mûri depuis les prototypes artisanaux de Sydney. La mode islamique pèse désormais autour de 318 milliards de dollars à l’échelle mondiale selon le rapport DinarStandard sur l’économie islamique, et le segment des maillots couvrants a suivi cette dynamique, porté par des marques spécialisées comme par de grandes enseignes généralistes qui ont fini par proposer leurs propres lignes. Choisir un bon burkini demande aujourd’hui un minimum de méthode.
Voici les critères qui font réellement la différence à l’usage, au-delà du prix :
| Critère | Ce qu’il faut regarder | Pourquoi c’est important |
|---|---|---|
| Tissu | Polyester-élasthanne, anti-UV, séchage rapide | Évite l’effet « vêtement lourd » dans l’eau |
| Coupe | Ample sans excès, ourlets lestés | Le tissu ne remonte pas et ne colle pas |
| Capuche | Intégrée et ajustable | Tient en place pendant la nage |
| Usage | Sport ajusté ou plage familiale | Un modèle natation n’est pas un modèle farniente |
| Coutures | Plates et renforcées | Confort et durabilité dans l’eau chlorée |
| Entretien | Rinçage à l’eau claire après chaque baignade | Préserve l’élasticité et la couleur |
Un dernier conseil tiré de l’expérience collective des voyageuses : prévoyez toujours une serviette enveloppante et un sac étanche, car un burkini mouillé met logiquement plus de temps à sécher qu’un bikini. Beaucoup de femmes qui voyagent vers des stations balnéaires musulman-friendly apprécient d’ailleurs les destinations où le vêtement est parfaitement banalisé, ce qui change tout dans le ressenti. La Tunisie, avec ses plages familiales de Hammamet et de Djerba, ou les complexes hôteliers du Golfe, comptent parmi les lieux où l’on se baigne en burkini sans jamais attirer un regard.
Pour celles qui cherchent à s’équiper sans multiplier les déceptions, mieux vaut passer par des enseignes qui connaissent les coupes pudiques, à l’image des boutiques spécialisées en mode féminine voilée, plutôt que par un rayon plage généraliste où la qualité technique est rarement au rendez-vous.
Le burkini n’a jamais été qu’un maillot de bain. Toute la charge qu’on lui a fait porter, polémiques, symboles, procès d’intention, dit surtout quelque chose du regard que nos sociétés posent sur le corps des femmes musulmanes. Aheda Zanetti, elle, n’avait qu’une ambition : permettre à sa nièce de courir, et à toutes les autres de nager. Le reste, c’est le monde qui l’a ajouté. À vous, désormais, de choisir l’eau dans laquelle vous voulez plonger, avec la sérénité de celles qui savent que pudeur et liberté n’ont jamais été des ennemies. Pour aller plus loin, le portail du musulman francophone regroupe l’ensemble de nos ressources sur la mode, le voyage et la pratique au quotidien.
