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Histoire de l’abaya : de ses origines à aujourd’hui

femme en abaya

L’abaya (العباية) est un vêtement long et ample qui trouve ses origines dans l’Arabie ancienne, plusieurs siècles avant l’avènement de l’islam. Son histoire est celle d’une pièce qui traverse les civilisations : protection face au climat désertique, marqueur d’identité tribale, expression de pudeur après la révélation islamique, et aujourd’hui terrain d’expression d’une mode pudique en pleine expansion.

Pour beaucoup, l’abaya évoque une silhouette noire dans les rues de Riyad ou de Dubaï. La réalité est bien plus riche. Cette pièce, parfois confondue avec le jilbab (الجلباب) ou le caftan, possède une histoire qui s’étend sur plus de deux mille ans, traverse trois continents et continue de se réinventer entre les mains de créatrices saoudiennes, émiraties, turques ou françaises.

Comprendre l’histoire de l’abaya, c’est aussi comprendre comment un vêtement pratique est devenu un manifeste personnel. Entre tradition millénaire et modernité assumée, voici le parcours d’un habit qui dit, à sa manière, beaucoup sur le monde musulman contemporain.

Aux origines : un vêtement de l’Arabie ancienne

L’abaya n’est pas née avec l’islam. Les historiens du vêtement, à commencer par Yedida Kalfon Stillman dans son ouvrage de référence Arab Dress: A Short History from the Dawn of Islam to Modern Times, retracent ses ancêtres jusqu’à la Mésopotamie antique et aux civilisations sumérienne et babylonienne. On y portait déjà de longs manteaux drapés, ouverts sur le devant, conçus pour le climat aride du Croissant fertile.

Dans la péninsule arabique pré-islamique, hommes et femmes des tribus bédouines portaient des vêtements amples qui couvraient l’ensemble du corps. La fonction première était climatique : se protéger du soleil brûlant, des tempêtes de sable, et de l’amplitude thermique entre le jour et la nuit dans le désert. Le tissu lâche permet à l’air de circuler tout en bloquant les rayonnements directs, principe que les nomades du Sahara, du Néguev et du Najd ont peaufiné pendant des millénaires.

Le mot « abaya » lui-même dérive d’une racine arabe désignant un long manteau ou une cape. À l’origine, le terme s’applique aussi bien aux hommes qu’aux femmes : la « bisht » (بِشت) saoudienne portée aujourd’hui par les hommes lors des cérémonies est une cousine directe de l’abaya féminine. Tissages en laine de chameau ou de mouton, parfois en coton pour les régions plus tempérées, l’abaya antique était un vêtement utilitaire avant d’être un symbole.

L’abaya à l’ère islamique : de la pudeur au signe d’appartenance

Avec l’avènement de l’islam au VIIe siècle, le vêtement féminin évolue. Les principes de pudeur (al-haya’, الحياء) inscrits dans la pratique musulmane orientent les choix vestimentaires vers des coupes plus enveloppantes, qui couvrent le corps sans le mouler. L’abaya, déjà présente dans la culture arabe, s’impose naturellement comme un vêtement compatible avec ces principes.

Il faut souligner un point important : l’abaya en tant que telle n’est pas prescrite par les textes religieux. Ce qui l’est, c’est le principe général de pudeur dans la tenue. L’abaya est devenue, au fil des siècles, la traduction culturelle d’un principe spirituel dans le contexte arabe, exactement comme le sari l’est en Inde musulmane ou la djellaba au Maghreb.

Avec l’expansion des califats, des Omeyyades aux Abbassides, le vêtement long et ample se diffuse de Cordoue à Bagdad, de Damas au Caire. Chaque région adopte sa version, ses tissus, ses ornements. L’abaya du Hedjaz n’a rien à voir avec celle du Yémen, qui diffère elle-même de la version omanaise. C’est cette diversité qu’on retrouve aujourd’hui dans les musées du textile islamique, comme celui du Louvre Abou Dabi ou le Textile Museum de Washington.

Diversité régionale : un mot, mille vêtements

Quand on parle d’abaya en France, on pense souvent au modèle saoudien noir et long. Mais le monde musulman regorge de variations. Selon le pays, l’abaya change de nom, de forme, de couleur, et parfois de fonction.

Au Golfe — Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Bahreïn, Koweït, Oman — l’abaya désigne un manteau long, généralement noir, porté par-dessus les vêtements. À Dubaï, la version moderne est souvent plus ajustée, ornée de broderies fines, de cristaux ou de bandes contrastées. Les voyageuses qui découvrent l’émirat sont souvent surprises par la sophistication des coupes : un détour par les souks et les centres commerciaux comme le Dubai Mall suffit pour s’en rendre compte. Pour préparer un séjour dans la région, le guide complet sur Dubaï reste une bonne porte d’entrée.

Au Levant — Syrie, Liban, Jordanie, Palestine — on parle plus volontiers de jilbab pour désigner un manteau long similaire, souvent moins formel et de couleurs plus variées. Le terme « abaya » existe mais désigne parfois un manteau d’homme. La langue trahit la richesse culturelle de la région.

Au Maghreb, la situation est différente. Le vêtement long traditionnel s’appelle djellaba au Maroc, gandoura ou haïk en Algérie, jellabiya en Égypte. Ces pièces partagent l’esprit de l’abaya — couvrir, protéger, signifier — mais avec des coupes, des broderies et des codes propres. Une voyageuse qui arrive dans une médina marocaine remarque immédiatement que la djellaba est un vêtement mixte, porté par les hommes comme par les femmes, ce qui n’est pas le cas de l’abaya saoudienne. Pour comprendre cette diversité textile, notre guide voyage halal du Maroc donne un aperçu concret.

En Asie du Sud-Est, l’abaya cohabite avec d’autres pièces : la baju kurung malaisienne, le hijab indonésien, le jilbab plus court. La mondialisation a depuis quelques années introduit l’abaya saoudienne dans les armoires des Malaisiennes urbaines, signe d’un goût pour l’esthétique du Golfe.

Pourquoi le noir ? Une question plus complexe qu’il n’y paraît

L’image dominante de l’abaya noire mérite une explication. Contrairement à une idée reçue, le noir n’a pas toujours été la couleur dominante de l’abaya. Les archives photographiques du début du XXe siècle, notamment les fonds Matson conservés à la Bibliothèque du Congrès, montrent des abayas marron, beige, indigo, parfois rouge sombre dans certaines régions.

Le basculement vers le noir comme couleur quasi universelle dans le Golfe s’est produit au cours du XXe siècle, notamment après l’unification de l’Arabie saoudite en 1932 et la consolidation d’un code vestimentaire formel. Plusieurs hypothèses circulent : symbolisme de discrétion, choix esthétique de la cour saoudienne, mimétisme d’élite. La couleur noire a fini par s’imposer dans les normes sociales du royaume, puis dans les pays voisins.

L’argument souvent entendu selon lequel « le noir tient mieux la chaleur que les autres couleurs » est en réalité une question débattue. Une étude publiée en 1980 dans la revue Nature par les physiologistes Amiram Shkolnik et ses collègues, conduite sur les Bédouins du Sinaï, montre que les robes noires absorbent davantage de chaleur, mais créent un courant de convection qui rafraîchit le corps quand le tissu est suffisamment ample. Le noir, dans ces conditions, n’est ni un absurde ni une évidence : c’est un choix culturel rationalisé a posteriori.

Aujourd’hui, le monochrome noir est en perte de vitesse. Les jeunes femmes de Riyad, de Dubaï ou de Doha portent de plus en plus des abayas pastel, beige sable, vert sauge, bordeaux. Une révolution silencieuse, qui en dit long sur l’évolution des sociétés du Golfe.

La révolution stylistique des années 2000-2020

Le tournant majeur de l’histoire récente de l’abaya est la naissance de la mode pudique comme industrie. À partir des années 2000, des créatrices commencent à penser l’abaya non plus comme un uniforme mais comme un terrain de création.

Plusieurs noms méritent d’être cités. Mona al-Mansouri, créatrice émirate, est considérée comme l’une des pionnières de la haute couture abaya à Dubaï. Hatem Alakeel, designer saoudien fondateur de la marque Toby, a contribué à moderniser le bisht masculin et a influencé l’esthétique de l’abaya féminine de luxe. La plateforme turque Modanisa, lancée en 2011 à Istanbul, a démocratisé la mode pudique en ligne et fait connaître des dizaines de marques émergentes au monde francophone. Pour comprendre l’écosystème turc qui alimente une partie du marché mondial, Istanbul est une étape incontournable, à la fois capitale du textile et hub de la mode pudique.

L’industrie du vêtement pudique pèse aujourd’hui des sommes considérables. Le rapport DinarStandard sur l’économie islamique mondiale (State of the Global Islamic Economy Report) estime les dépenses musulmanes en mode pudique à plus de 300 milliards de dollars annuels, avec une croissance régulière. Les marques occidentales ne s’y sont pas trompées : Dolce & Gabbana, Tommy Hilfiger, H&M ou Uniqlo ont chacune sorti des collections pudiques, signe que l’abaya et ses cousines ont franchi la barrière du marché de niche.

Sur les forums et les réseaux sociaux, les retours convergent : la mode pudique est devenue un espace d’autodétermination. Beaucoup de jeunes femmes musulmanes en France, au Canada ou en Belgique racontent qu’elles ont commencé à porter l’abaya non pas par contrainte familiale, mais par choix esthétique et identitaire. Le passage par Instagram, TikTok ou les sites de e-commerce spécialisés a accéléré cette appropriation.

Le tournant saoudien de la fin des années 2010

Un événement a marqué l’histoire récente de l’abaya. À la fin des années 2010, dans le cadre des réformes Vision 2030 portées par le prince héritier Mohammed ben Salmane, les autorités saoudiennes ont assoupli l’obligation pour les femmes de porter l’abaya en public. Le vêtement reste largement plébiscité, mais il n’est plus juridiquement contraignant pour les Saoudiennes en dehors des lieux saints.

Cette décision a deux conséquences. D’abord, elle a libéré une génération de créatrices saoudiennes qui peuvent désormais expérimenter sur les coupes et les couleurs. Ensuite, elle a clarifié pour les voyageuses non-saoudiennes les règles à La Mecque et à Médine : pendant l’Omra (العمرة) et le Hajj (الحج), un vêtement long et couvrant reste attendu, sans obligation stricte que ce soit une abaya noire. Les pèlerines préparant leur voyage trouveront un dossier complet sur les étapes du rituel de l’Omra qui clarifie ces points.

Pour les voyageuses qui se rendent dans le Golfe sans projet de pèlerinage, la règle reste simple : un vêtement long et couvrant suffit dans la plupart des espaces publics. À Dubaï, les centres commerciaux acceptent une tenue moderne ample, et l’abaya devient plus une option esthétique qu’une obligation.

L’abaya en France et dans le monde francophone

En France, en Belgique, en Suisse, l’abaya a suivi une trajectoire propre. Importée d’abord par les diasporas du Maghreb et du Levant, elle s’est démocratisée à travers le e-commerce des années 2010. Des marques francophones spécialisées ont émergé, des influenceuses musulmanes ont popularisé certaines coupes, et le vêtement est devenu un marqueur visible de la communauté musulmane française.

Le débat public autour de l’abaya en France ne sera pas traité ici, le sujet sortant du cadre culturel et historique de cet article. Ce qu’on peut noter, c’est que l’objet vestimentaire est devenu un sujet de société, ce qui dit autant sur l’abaya que sur la société française elle-même.

Dans les pays francophones d’Afrique de l’Ouest comme le Sénégal ou le Mali, l’abaya cohabite avec le boubou et la grande robe traditionnelle. Les femmes sénégalaises affectionnent particulièrement les abayas brodées qu’elles agrémentent de leurs propres motifs locaux, créant des pièces hybrides qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

L’abaya en voyage : repères pratiques

Pour la voyageuse francophone qui prépare un séjour dans un pays où l’abaya est courante, quelques repères concrets permettent d’éviter les faux-pas. À La Mecque et à Médine, l’abaya reste largement portée et constitue un choix prudent pour les pèlerines. Le dossier sur les bagages pour l’Omra liste précisément ce qu’il faut emporter, abaya comprise.

À Dubaï ou à Abou Dabi, la souplesse est de mise dans les espaces touristiques. Pour les visites de mosquées comme la grande mosquée Cheikh Zayed, une abaya est souvent fournie à l’entrée pour les visiteuses non équipées. Les voyageuses préparant leur séjour dans l’émirat peuvent consulter notre dossier sur Dubaï ville pour les détails pratiques du quotidien sur place.

Au Maroc, en Tunisie, en Algérie, la djellaba ou la gandoura locale sont préférées par beaucoup. Une voyageuse française qui arrive à Fès ou à Marrakech avec une abaya saoudienne ne sera pas mal vue, mais elle se distinguera. Beaucoup choisissent d’acheter une djellaba sur place, à la fois souvenir et adaptation au code local. Pour explorer plus largement les destinations musulmanes accueillantes, le hub voyage halal regroupe l’ensemble des guides pays.

L’abaya demain : entre identité et créativité

L’histoire de l’abaya n’est pas terminée. Elle s’écrit en ce moment, dans les ateliers de jeunes créatrices à Riyad, dans les studios Instagram de Paris, dans les rayons de Modanisa et dans les valises des voyageuses qui sillonnent le monde musulman. Le vêtement est devenu un langage, capable de dire à la fois l’attachement à une tradition et la volonté de se réinventer.

D’un manteau bédouin tissé en laine de chameau au modèle haute couture en soie japonaise brodée de cristaux, l’abaya a parcouru deux mille ans sans perdre son essence : couvrir, distinguer, protéger, dire. Pour la lectrice qui voyage, qui pratique, qui se cherche dans le miroir d’un matin de Ramadan ou d’une visite à La Mecque, l’abaya reste ce qu’elle a toujours été — une seconde peau, choisie. Pour aller plus loin dans l’exploration de la culture et du quotidien musulmans francophones, le portail du musulman francophone regroupe l’ensemble de nos guides voyages, outils pratiques et ressources éditoriales.

L’abaya n’est ni un costume folklorique ni un uniforme imposé. C’est une pièce de tissu, longue, élégante, qui a survécu aux empires, aux modes, aux frontières — et qui continue, aujourd’hui, à raconter le monde musulman dans toute sa diversité.

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