Les cloches de Mahdia et le griffon : Pise face à la Méditerranée musulmane
Aux XIᵉ-XIIIᵉ siècles, Pise fut une des quatre Républiques maritimes. Ses flottes ont guerroyé et commercé avec le monde musulman — et en ont rapporté des objets qui ont marqué la ville. Deux d'entre eux se visitent encore aujourd'hui.
1063 — Palerme, puis le Duomo
En août 1063, une flotte pisane commandée par Giovanni Orlandi remonte le port de Palerme, alors capitale de l'émirat kalbite de Sicile, brise la chaîne qui barre la rade et pille les navires qui s'y abritent. Pise ne garde pas la ville — elle est reprise par Robert Guiscard et les Normands à partir de 1072 — mais rapporte un butin considérable. Les chroniqueurs pisans l'affirment : c'est de ce butin qu'est financé le début de la construction du Duomo, consacré en 1118, et de la place qui l'entoure.
L'inscription latine qui court sur la façade du Duomo rappelle le lien direct : « Victoria quam tibi venerunt Pisanis vigilantibus olim ». La place des Miracles, en d'autres termes, s'est bâtie en partie sur le pillage de Palerme — ce fait n'est contesté par aucune source.
1087 — Mahdia, les cloches et le griffon
Août 1087, cette fois côté africain : une coalition de Pisans, Génois et Amalfitains, bénie par le pape Victor III et conduite par Ugo Visconti et Pantaleone di Amalfi, débarque devant Mahdia (actuelle Tunisie), capitale ziride. La ville basse est pillée pendant plusieurs jours ; la citadelle, elle, résiste. Les coalisés repartent avec une rançon et un butin — dont, selon les chroniques pisanes, les cloches de bronze de l'ancienne grande mosquée. Ces cloches auraient été fondues pour couler les premières portes de bronze du Duomo de Pise.
La campagne elle-même est connue dans l'historiographie comme la bataille de Mahdia, ou campagne d'al-Mahdiyya. Les historiens en débattent le périmètre exact — nombre de navires, part respective des trois villes, destination précise du butin — mais le fait brut est documenté : Pise, Gênes et Amalfi ont attaqué un port musulman majeur en 1087 et en sont revenues avec du bronze.
Le griffon d'al-Andalus, 107 cm de bronze
La pièce la plus parlante trône aujourd'hui au Museo dell'Opera del Duomo, à l'angle sud-est de la place des Miracles : le griffon de Pise, un animal fantastique de bronze de près d'un mètre, orné de calligraphie coufique sur les flancs. Il a été fondu dans l'al-Andalus taïfa, probablement à Dénia ou à Grenade, au XIᵉ siècle. C'est le plus grand bronze islamique médiéval conservé — toutes régions confondues.
Comment est-il arrivé à Pise ? Les sources ne le disent pas de première main. On sait qu'il a coiffé le toit absidal du Duomo pendant près de sept siècles, de la fin du XIᵉ au XIXᵉ, où il remplissait à la fois la fonction de girouette et celle de trophée. En 1828, pour le préserver, on l'a descendu et placé dans la cathédrale ; depuis la réforme muséale moderne, il est exposé au musée voisin. Une copie occupe aujourd'hui sa place sur le toit.
Pour nos lecteurs, c'est la visite la plus chargée de sens de Pise : voir, au cœur d'une des places les plus visitées d'Italie, un objet d'art de l'Islam médiéval occidental, resté là sept siècles — comme une mémoire inattendue.
📜 Lire la place des Miracles autrement
Trois gestes simples pour inscrire ce fil dans la visite : lire l'inscription latine en façade du Duomo (coin sud-est), regarder la copie du griffon sur le toit absidal (côté est), puis entrer au Museo dell'Opera del Duomo pour voir l'original. Comptez une heure et demie pour le musée seul.