L'islam à Londres : un siècle d'enracinement
Contrairement à une idée reçue, l'islam britannique ne date pas des années 1960 : la première mosquée construite du pays a ouvert en 1889, et le fonds pour bâtir celle de Londres a été créé en 1910. Cette profondeur historique explique tout ce que le voyageur constate aujourd'hui.
🕌 1889-1941 : les pionniers
L'histoire commence hors de Londres : en 1889, la mosquée Shah Jahan ouvre à Woking, dans le Surrey — généralement tenue pour la première mosquée construite du pays. La même année, à Liverpool, l'avocat converti Abdullah Quilliam fonde le premier institut musulman d'Angleterre. L'islam britannique naît ainsi à la fin de l'ère victorienne, porté par des convertis et par les marins et négociants de l'Empire.
À Londres, un fonds pour une mosquée est créé dès 1910. Il faudra trois décennies pour aboutir : l'East London Mosque est inaugurée en 1941, en plein Blitz — sur des terrains de Whitechapel que les bombardements achèveront de dégager, et où s'élèvera le complexe actuel.
🏗 1977-2013 : l'ère des monuments
La seconde moitié du XXᵉ siècle voit l'islam londonien passer des salles discrètes aux monuments. 1977 : la London Central Mosque de Regent's Park, coupole dorée dessinée par Sir Frederick Gibberd, sur un terrain offert du plus beau parc de la ville. 1985 : l'East London Mosque actuelle, suivie du London Muslim Centre en 2004 et du Maryam Centre en 2013 — plus de 7 000 places au total.
Entre les deux, une date discrète et parlante : 1976, l'année où l'ancien temple huguenot du 59 Brick Lane, devenu synagogue en 1891, rouvre en mosquée pour la communauté bangladaise. Le bâtiment raconte à lui seul la mécanique de l'East End : chaque vague de réfugiés — protestants français, juifs d'Europe de l'Est, Bangladais — y a prié tour à tour.
📊 Le Londres musulman d'aujourd'hui
Londres a vu s'enraciner une présence musulmane sur plus d'un siècle, portée par des vagues successives — bengalie à Tower Hamlets, pakistanaise et indienne dans l'est et le nord-ouest, arabe autour d'Edgware Road, somalienne, turque à Hackney, ouest-africaine au sud. Cette profondeur historique explique la densité de l'infrastructure : mosquées, commerces certifiés halal, écoles, banques islamiques.
Deux marqueurs de la normalisation : depuis 2016, la ville est dirigée par Sadiq Khan, premier maire musulman d'une grande capitale occidentale ; et depuis 2023, Oxford Street s'illumine chaque année pour le Ramadan — des guirlandes « Happy Ramadan » sur la plus célèbre artère commerçante d'Europe. Pour le voyageur, ces symboles ont une traduction concrète : être musulman à Londres est simplement ordinaire.
🍛 Du curry house au halal dining
La restauration raconte la même histoire. Les curry houses bangladaises de Brick Lane, nées dans l'après-guerre, ont fait du curry un plat national britannique. La génération suivante a inventé autre chose : un halal dining assumé et haut de gamme — grillades, burgers gourmets, steakhouses, dessert shops ouverts tard — qui fait aujourd'hui de Londres la capitale européenne du genre.
Le tout adossé à ce qui n'existe nulle part ailleurs sur le continent : des certifications nationales affichées en vitrine. Le réflexe londonien : repérer le logo HMC ou HFA, le recouper avec l'annuaire en ligne de l'organisme, et s'attabler l'esprit tranquille. Nous détaillons les deux labels dans notre guide du Royaume-Uni.