Martula, le village-musée
Myrtilis pour Rome, Martula pour l'islam : un port fluvial du bout du monde, et l'homme le plus imprévisible du Gharb al-Andalus.
711 – 1144 : du Guadiana à la taifa d'Ibn Qasi
Municipe romain sous Auguste, frappant sa propre monnaie, Myrtilis Iulia devient Martula après la conquête musulmane, vers 711. Le fleuve fait tout : le Guadiana relie ce village de l'intérieur aux ports de la Méditerranée occidentale, et le musée en conserve la trace matérielle — céramiques, verre, os sculpté, stèles funéraires. Après la chute du califat de Cordoue, en 1031, Mértola devient une taifa indépendante.
Puis vient Ibn Qasi, et l'histoire cesse d'être ordinaire. Mystique soufi d'origine ibérique locale, il renonce à ses biens pour étudier le mysticisme, lit al-Ghazali, puis rompt avec le soufisme quiétiste de son temps et lance une insurrection armée. La révolte des Muridun éclate en 1141 ; ses disciples prennent Silves, Beja, Niebla, et Mértola devient leur capitale le 12 août 1144.
Ibn Qasi laisse un traité, Khalʿ al-naʿlayn — « Le rejet des deux sandales » —, qu'Ibn Arabi commentera, en traitant d'ailleurs son auteur de suiveur aveugle : les querelles de soufis andalous ne manquaient pas de vigueur. Sa fin est spectaculaire : après avoir soutenu les Almohades, il se rebelle contre eux avec l'appui d'Afonso Henriques, premier roi du Portugal, négocie la remise de Silves aux forces chrétiennes — ce qui indigne la population —, et se fait assassiner dans son palais en 1151 par ses propres disciples. Un chef musulman allié au fondateur du Portugal contre ses coreligionnaires, tué par ses fidèles : à Mértola, le récit binaire « chrétiens contre musulmans » ne survit pas aux faits.
1238 – 1978 : la conquête, l'oubli, puis la fouille
La conquête chrétienne intervient en 1238 par le roi Sancho II ; la ville est donnée aux chevaliers de l'Ordre de Santiago, qui achèvent le donjon vers 1292. En 1496, Manuel Iᵉʳ expulse juifs et musulmans du Portugal. Le mihrab, lui, restera derrière son autel pendant cinq siècles, jusqu'à sa redécouverte contemporaine.
C'est le travail de Cláudio Torres et du Campo Arqueológico de Mértola, fondé en 1978, qui a fait de Mértola ce qu'elle est : non pas un site parmi d'autres, mais une thèse. Celle-ci soutient que le legs islamique du Portugal doit être compris dans toutes ses dimensions — ce qui conteste frontalement un récit national ayant longtemps fait du musulman l'Autre à expulser. Le concept de vila museu (village-musée) est né là, avec ses quatorze noyaux muséologiques ouverts depuis 1982, dont trois sont directement islamiques.
Cláudio Torres a reçu le European Heritage Award / Europa Nostra 2023, catégorie « Heritage Champions ». La reconnaissance européenne a sanctionné ce qui est visible sur place depuis quatre décennies : à Mértola, on marche dans une démonstration patiente.