Yabura, l'Évora musulmane
Yabura — forme arabisée du latin Ebora — fut la ville musulmane d'Évora, de 714 à 1165. Quatre siècles et demi dont il ne reste, en élévation, presque uniquement le dessin des rues. Mais la pierre, elle, parle : des fragments d'inscription en caractères coufiques sont conservés au Musée d'Évora.
714 : la prise par Abd al-Aziz ibn Musa
Évora tombe en 714 aux mains d'Abd al-Aziz ibn Musa, premier wali d'al-Andalus et fils du conquérant Musa ibn Nusayr. La ville prend le nom de Yabura (يبورة) et devient l'une des places du Gharb al-Andalus, le quart occidental du monde musulman — avec Lisbonne, Beja, Silves, Mértola et Badajoz.
Yabura s'organise alors en ville de plaine : l'alcácer (citadelle) à l'est, l'almedina dense au centre, et des faubourgs maure, mozarabe et juif. L'épisode qui donne la mesure de l'époque est l'assaut de 913, mené par Ordoño II de León : les murailles sont rasées jusqu'aux fondations, puis relevées l'année suivante par les Banu Jilliqi de Badajoz.
Pas de « taifa d'Évora » — mais le Gharb al-Andalus
Une correction s'impose, car on lit souvent le contraire : il n'y a pas eu de taifa d'Évora au XIᵉ siècle. La ville relevait de la taifa de Badajoz, gouvernée par les Aftassides, dont le territoire couvrait Mérida, Lisbonne et une grande part de l'ancienne Lusitanie. Ce n'est qu'au milieu du XIIᵉ siècle, dans l'éclatement almoravide, qu'apparaît brièvement une principauté partagée avec Beja.
Yabura était néanmoins une place importante du Gharb al-Andalus : les géographes al-Himyari et al-Idrisi la mentionnent au XIIᵉ siècle comme une ville agricole prospère de la plaine alentejane, réputée pour ses céréales et son huile d'olive.
1165, la nuit de Geraldo — et la mouraria qui suit
La ville tombe aux mains chrétiennes en 1165, par un coup de main nocturne de Geraldo Geraldes, dit Sem Pavor — le Sans-Peur. Les Almohades reviennent assiéger Évora en 1181, sans succès. La grande place de la ville, la Praça do Giraldo, porte aujourd'hui le nom du reconquérant.
Les musulmans restés sur place furent regroupés dans la mouraria, au nord de l'église de São Mamede. Et c'est paradoxalement ce quartier mudéjar, postérieur à la conquête chrétienne, qui conserve le mieux la manière andalouse de bâtir une rue : étroitesse, courbes, impasses, patios, carrefours décalés. La trame d'avant 1165, elle, se devine partout dans l'intra-muros.
Les traces matérielles : inscriptions coufiques, toponymie
Évora conserve des traces matérielles de son passé islamique, mais elles sont fragmentaires :
- 📜Fragments d'inscription en caractères coufiques conservés au Museu de Évora (Largo do Conde de Vila Flor), issus de remplois dans les édifices médiévaux du centre historique. Ce sont les témoins directs du Gharb al-Andalus.
- 🏛️La Sé Catedral, bâtie à partir de 1186 à l'emplacement très probable de la grande mosquée, intègre selon l'historiographie des éléments de spolia issus des édifices antérieurs — bases de colonne, fûts, matériaux de taille. Rien n'est spectaculairement visible, mais la lecture archéologique est documentée.
- 🗺️Toponymie : la Porta de Moura, sud de la ville close — ancienne porte vers le faubourg musulman — et la rue Alcárcova, de l'arabe al-khandaq, le fossé, qui longe l'enceinte primitive.
- 🧱Le plan de la ville, enfin : la maille radiale du centre et la densité des îlots au nord de São Mamede sont l'héritage le plus continu de Yabura, et le plus accessible au voyageur — gratuit, à pied.
⚠️ Ce qu'il n'y a pas à Évora
Pas de porte mauresque conservée en élévation. Pas de minaret. Pas de mihrab visible. Les guides qui vous promettent une « architecture mauresque » à Évora se trompent de ville — c'est à Mértola, 160 km au sud, que subsiste la seule mosquée médiévale du Portugal, avec son mihrab en place. Évora se visite comme un plan, pas comme un monument.