La maison du prophète Muhammad à Médine n’était pas un palais, mais une cour rectangulaire en terre crue flanquée de petites chambres basses, construite dès l’arrivée du Prophète dans la ville en 622. Elle n’existe plus en tant que bâtiment : les agrandissements successifs de la mosquée l’ont absorbée, et il n’en subsiste aujourd’hui que la chambre funéraire, invisible au public, protégée sous le dôme vert de Masjid an-Nabawi.
C’est probablement le lieu le plus visité et le moins bien compris de l’islam. Chaque année, des millions de fidèles passent à quelques mètres de son emplacement exact sans savoir qu’ils foulent le sol d’une habitation privée. Ils lèvent les yeux vers le dôme, prennent une photo, avancent dans le flux. Peu s’arrêtent sur ce que cette demeure raconte : une famille, une communauté naissante, une économie domestique tenue au plus juste, et un plan architectural qui allait, sans que personne le décide, devenir le modèle de presque toutes les mosquées du monde.
Cet article reconstitue ce que les sources historiques nous permettent réellement de savoir de cette maison : où elle se trouvait, à quoi elle ressemblait, comment on y vivait, ce qui en a été conservé, et comment un voyageur qui se rend à Médine aujourd’hui peut lire les traces de ce lieu dans une mosquée devenue immense. Nous signalerons aussi, sans les gommer, les points sur lesquels les historiens ne sont pas d’accord.
Où se trouvait exactement la maison du Prophète
Quand le Prophète quitte La Mecque pour Médine, en l’an 1 de l’hijra (الهجرة), il n’a pas de logement. Les récits biographiques les plus anciens racontent qu’il refuse de choisir entre les clans qui l’invitent, laisse avancer sa chamelle et déclare qu’il s’installera là où elle s’arrêtera. L’animal s’agenouille sur un terrain vague servant de séchoir à dattes, au cœur du quartier des Banu Najjar.
Le terrain appartient à deux frères orphelins, Sahl et Suhayl. Il est acheté, pas confisqué : le détail compte, il figure dans toutes les sources et il pose d’emblée le rapport à la propriété dans la jeune communauté. En attendant que le chantier avance, le Prophète est hébergé pendant environ sept mois chez Abu Ayyub al-Ansari, un compagnon médinois dont la maison à deux niveaux se trouvait à proximité. Cette période d’hébergement, souvent passée sous silence, explique pourquoi la construction ne fut pas improvisée dans l’urgence.
Sur ce terrain s’élève d’abord un espace de prière : une grande cour ceinte d’un mur de briques crues, avec un auvent de troncs et de palmes du côté de la direction de prière. Et contre le mur est de cette cour, ouvrant directement dessus, on bâtit les logements. La maison et la mosquée sont donc nées ensemble, sur le même chantier, avec les mêmes matériaux. C’est la donnée la plus importante à retenir : il n’y a jamais eu de séparation nette entre les deux.
L’emplacement correspond aujourd’hui à la partie la plus ancienne de Masjid an-Nabawi, celle qui borde la Rawdah (الروضة) et le dôme vert, à l’extrémité sud-est d’une mosquée qui s’étend désormais sur environ 384 000 mètres carrés et peut accueillir près d’un million de fidèles. Le contraste entre la surface d’origine, de l’ordre du millier de mètres carrés, et l’échelle actuelle donne le vertige.
À quoi ressemblait vraiment cette maison
Aucun vestige matériel n’a été conservé. Ce que nous savons vient des descriptions transmises par les compagnons, des chroniqueurs médinois comme al-Samhudi, et des relevés effectués lors des grandes campagnes de restauration. Les chiffres varient d’une source à l’autre, mais l’ordre de grandeur est constant, et il est modeste.
| Élément | Ce que décrivent les sources |
|---|---|
| Surface d’une chambre | Environ 4 à 5 mètres de côté, soit 16 à 20 m² |
| Hauteur sous plafond | Assez basse pour toucher le toit en levant le bras |
| Murs | Briques de terre crue, parfois pierres liées à l’argile ; certaines cloisons en palmes tressées |
| Toiture | Troncs et palmes de dattier recouverts d’argile |
| Ouvertures | Une porte tendue d’un rideau de crin ou de laine, pas de vantail de bois à l’origine |
| Annexes | Une petite cour attenante à chaque chambre |
| Chambre d’Aïcha | Deux portes : l’une donnant sur la mosquée, l’autre sur le couloir des autres logements |
Les mesures relevées sur la chambre sacrée par les services saoudiens donnent un côté sud d’environ 4,9 mètres et un côté nord d’environ 5,2 mètres : un espace de la taille d’une chambre d’appartement contemporaine. Le toit était si bas que, selon les descriptions transmises, un homme debout pouvait le toucher sans effort. Quand une averse forte tombait sur Médine, l’argile détrempée fuyait.
Ce n’est pas de la pauvreté subie par accident. Les sources rapportent que des propositions d’amélioration furent faites et déclinées. La sobriété du bâti était un choix, et ce choix était visible de tous : la communauté vivait sous les yeux les uns des autres, et le chef de cette communauté logeait moins bien que plusieurs de ses compagnons. Les principes d’un foyer musulman sobre et fonctionnel, que beaucoup cherchent encore à appliquer chez eux, trouvent leur matrice ici — un sujet que nous avons développé dans notre dossier sur les habitudes prophétiques à transposer dans une maison contemporaine.
Les hujurat : neuf chambres pour une communauté entière

Le mot arabe qui désigne ces logements est hujurat (الحجرات), littéralement « les chambres ». Il a donné son nom à un chapitre entier du Coran, ce qui indique assez la place que ces pièces occupaient dans la vie de la communauté naissante.
À l’arrivée à Médine, il n’y a que deux chambres, pour Sawda bint Zam’a et pour Aïcha bint Abi Bakr. Au fil des années et des mariages, leur nombre grimpe jusqu’à neuf, alignées le long du mur oriental puis du mur nord de la cour, chacune avec son entrée propre et son petit espace extérieur. Il ne s’agit donc pas d’une « maison » au sens où nous l’entendons, avec un salon commun et des chambres qui s’y greffent : c’est une rangée de logements indépendants ouvrant sur un espace collectif qui est la mosquée elle-même.
Cette configuration a des conséquences très concrètes. Le Prophète passait ses nuits selon une rotation connue de tous. Les visiteurs savaient devant quelle porte se présenter. Les épouses géraient chacune leur foyer, leur réserve de dattes et d’orge, leur eau. Plusieurs d’entre elles y ont mené une activité intellectuelle qui a durablement marqué la transmission du savoir : c’est depuis ces chambres qu’Aïcha, devenue veuve très jeune, a enseigné pendant des décennies à des générations d’élèves. Ce rôle des femmes dans la formation du corpus islamique reste largement sous-estimé, et nous lui avons consacré un article dédié sur les figures féminines qui ont façonné l’histoire musulmane.
Une maison qui servait de mosquée, d’école, de tribunal et d’hôpital

C’est le point que les articles de vulgarisation ratent presque systématiquement. La cour attenante aux chambres n’était pas seulement un lieu de prière. Sur une dizaine d’années, elle a fonctionné comme le centre administratif, judiciaire, éducatif et social d’une cité-État en formation.
On y accueillait les délégations tribales venues négocier. On y tranchait les litiges. On y soignait les blessés après les expéditions : une tente y fut dressée à cet effet. On y logeait les nécessiteux, notamment un groupe de compagnons sans domicile connus sous le nom d’Ahl as-Suffa, « les gens du banc », installés sur une plateforme ombragée au fond de la cour. Ils vivaient de l’aumône collective et consacraient leurs journées à l’apprentissage : c’est, à bien des égards, la première structure d’enseignement de l’islam.
Deux innovations décisives sont nées dans cet espace. La première est l’appel à la prière : c’est ici qu’on a débattu de la manière de convoquer les fidèles, et que le choix s’est porté sur la voix humaine plutôt que sur la cloche ou la corne. Bilal ibn Rabah monte sur le toit d’une maison voisine pour lancer le premier appel, inaugurant une fonction qui existe encore aujourd’hui et dont nous avons retracé l’évolution dans notre article sur le rôle du muezzin, de la tradition à la modernité.
La seconde est le changement de direction de la prière. Pendant les premiers mois médinois, on priait vers Jérusalem. Le basculement vers La Mecque, la deuxième année de l’hijra, oblige à retourner littéralement l’organisation de la cour : l’auvent de palmes change de côté, le mur de qibla change de mur. Une maison a été réorganisée physiquement pour un changement d’orientation liturgique — et cette orientation est devenue la contrainte architecturale la plus universelle de l’islam. Si vous avez déjà cherché la bonne direction dans une chambre d’hôtel à l’étranger, notre boussole Qibla (قبلة) en ligne vous donne l’azimut exact depuis n’importe quelle position.
Enfin, en l’an 7, un minbar de bois à deux marches est installé, parce que la communauté est devenue trop nombreuse pour qu’une voix debout au sol porte jusqu’au fond. Ce meuble modeste est devenu, lui aussi, un standard mondial.
Pourquoi presque toutes les mosquées du monde lui ressemblent
Prenez le plan d’une grande mosquée classique, à Kairouan, à Cordoue, à Damas ou à Delhi. Vous y trouverez une cour rectangulaire, un portique périphérique, une salle de prière hypostyle plus large que profonde, orientée par un mur de qibla. C’est très exactement le schéma de la cour médinoise, agrandi, pérennisé en pierre et enrichi de décor.
Cette filiation est le grand récit de l’histoire de l’art islamique, et elle porte un nom : le « plan arabe ». L’idée est simple et puissante. Il n’y a pas eu de traité d’architecture sacrée, pas de commande princière fondatrice. Il y a eu une habitation fonctionnelle, adaptée à un climat et à un usage, que les générations suivantes ont reproduite parce qu’elle était celle du Prophète. La mosquée n’a pas été inventée : elle a été copiée d’une maison.
Cette lecture, popularisée notamment par l’Encyclopædia Universalis et par les travaux d’Oleg Grabar sur la formation de l’art islamique, mérite pourtant d’être nuancée, et nous y revenons plus bas. Elle reste, en tout état de cause, la clé qui permet de comprendre pourquoi une petite cour de terre battue en Arabie du VIIe siècle a produit une grammaire architecturale qui court de l’Atlantique à l’Indonésie. Les amateurs de cette généalogie trouveront de quoi prolonger avec notre sélection de mosquées méconnues qui racontent l’histoire de l’islam.
Ce qu’il en reste aujourd’hui à Masjid an-Nabawi
Le Prophète meurt dans la chambre d’Aïcha en 632 et y est enterré, conformément à un principe appliqué aux prophètes selon la tradition : on l’inhume à l’endroit même où il s’est éteint. Abu Bakr, puis Umar, seront ensevelis dans la même pièce. Pendant plusieurs décennies, ces tombes restent donc à l’extérieur de la mosquée, dans une maison privée mitoyenne.
Le basculement se produit sous le calife omeyyade al-Walid ibn Abd al-Malik, au début du VIIIe siècle. L’agrandissement de la mosquée, conduit sur place par le gouverneur de Médine Umar ibn Abd al-Aziz, intègre les hujurat dans le périmètre du bâtiment. Les chambres sont démolies, sauf celle qui abrite les sépultures, qui est murée et enclose. C’est ce dispositif qui a traversé les siècles, complété plus tard par un dôme construit à la fin du XIIIe siècle, puis peint en vert sous les Ottomans au XIXe.
Voici les repères concrets à identifier lorsque vous vous trouvez sur place.
| Repère | Ce que c’est | Où le chercher |
|---|---|---|
| Dôme vert | Coupole édifiée au-dessus de la chambre funéraire | Angle sud-est de la mosquée, visible de l’extérieur |
| Chambre sacrée | Ancienne chambre d’Aïcha, murée, contenant trois tombes | Sous le dôme vert, inaccessible au public |
| Rawdah | Espace entre l’emplacement de la maison et le minbar | Repérable au tapis vert, le reste de la mosquée étant en rouge |
| Bab Jibril | Porte par laquelle le Prophète accédait à la mosquée depuis chez lui | Façade est |
| Emplacement d’Ahl as-Suffa | Zone de la plateforme des compagnons sans logis | Nord de l’ancienne salle de prière, signalée par une plaque |
La Rawdah mesure environ 22 mètres sur 15. Son tapis vert n’est pas une décoration : il matérialise, au sol, la zone qui séparait la porte de la maison du minbar. Quand vous priez sur ce tapis, vous priez dans ce qui était le seuil d’une habitation privée. C’est, à mon sens, l’information la plus émouvante qu’on puisse donner à quelqu’un qui s’y rend pour la première fois, et c’est précisément celle qui manque dans presque tous les guides.
Visiter les lieux aujourd’hui : ce qu’il faut savoir avant de partir
L’accès à la Rawdah est aujourd’hui strictement régulé, et c’est la principale source de déception des voyageurs mal préparés. Le nombre de visiteurs annuels rend impossible un accès libre à un espace de 330 mètres carrés.
Le permis se réserve gratuitement via la plateforme officielle Nusuk, en amont du séjour. Quelques repères pratiques qui reviennent constamment dans les retours de pèlerins :
- Les créneaux s’ouvrent en général une à deux semaines avant la date, par vagues, et partent vite. Il faut consulter l’application plusieurs fois par jour, y compris à des heures creuses en heure saoudienne, où les désistements se libèrent.
- Le permis est nominatif et non transférable. Les agents scannent le QR code à l’entrée, sans exception.
- Les plages horaires sont séparées selon le genre, avec des portes d’accès distinctes. Renseignez-vous sur le numéro de porte correspondant à votre créneau plutôt que de vous fier au flux.
- La durée effective sur place est de l’ordre de dix à quinze minutes. Sachez à l’avance ce que vous voulez y faire.
- Dans la pratique actuelle, le permis est limité à une visite par période d’un an et par personne.
Ce dernier point change tout dans la manière d’aborder le séjour. Une seule occasion, quelques minutes : cela se prépare, spirituellement autant que logistiquement. Beaucoup de pèlerins racontent avoir été surpris par leur propre confusion une fois à l’intérieur, faute d’avoir décidé en amont ce qu’ils voulaient formuler. Anticiper les formules de salawat et les invocations que vous souhaitez prononcer évite ce blanc, et notre guide sur les formules de salawat et leur place dans une routine quotidienne constitue une bonne base de préparation.
Un mot sur le comportement, parce que la densité de foule met les nerfs à l’épreuve : on ne bouscule pas, on ne photographie pas les fidèles en prière, on ne s’attarde pas au-delà de son créneau. Les règles de bienséance dans un lieu de culte sont ici décuplées par l’affluence, et notre article sur les adab à observer dans une mosquée reste valable, à Médine comme ailleurs.
Côté organisation du séjour, la proximité de l’hébergement fait une différence considérable, notamment pour les créneaux nocturnes : marcher dix minutes à trois heures du matin n’a rien à voir avec une navette à prendre. Nous détaillons les quartiers et les gammes disponibles dans notre dossier sur les hôtels à Médine pour les pèlerins. Et si ce voyage est votre premier, la lecture du guide Omra (العمرة) pour une première fois vous évitera la plupart des erreurs classiques, tandis que le détail des étapes rituelles du pèlerinage vous permettra de séparer clairement ce qui relève du rite et ce qui relève de la visite.
Ce que les historiens discutent encore
L’honnêteté intellectuelle impose de le dire : la reconstitution présentée ici repose sur des sources textuelles, pas sur des vestiges. Aucune fouille archéologique n’a jamais pu être menée sous Masjid an-Nabawi, et les descriptions dont nous disposons ont été mises par écrit plusieurs générations après les faits.
Certains spécialistes vont plus loin. L’orientaliste français Jean Sauvaget, dans son étude sur la mosquée omeyyade de Médine publiée en 1947, a contesté l’idée que le plan de la mosquée classique dérive de la maison du Prophète. Selon lui, le modèle viendrait plutôt des salles d’audience et des architectures royales préislamiques, la filiation avec la demeure prophétique ayant été construite après coup, pour des raisons de légitimité. La thèse a été discutée, amendée, partiellement contestée à son tour, mais elle a durablement obligé les historiens à distinguer ce que les sources décrivent et ce que la tradition a interprété.
Faut-il en conclure que la maison n’a pas existé ? Non. Sa réalité matérielle est attestée par une masse de témoignages convergents, et la localisation des sépultures n’a jamais fait débat. Mais la manière dont cette maison est devenue un modèle architectural universel relève au moins autant du récit collectif que de la simple copie d’un plan. Tenir les deux idées ensemble, c’est déjà lire l’histoire en adulte.
Pour situer ces événements dans le temps long et comprendre l’articulation entre l’ère mecquoise et l’ère médinoise, notre calendrier islamique donne les repères chronologiques essentiels, et notre panorama de l’histoire des prophètes de l’islam replace cette séquence dans une continuité plus large.
Une maison de vingt mètres carrés
Il y a quelque chose de vertigineux à se dire que la civilisation islamique, ses bibliothèques, ses universités, ses coupoles et ses observatoires, est sortie d’une pièce de vingt mètres carrés dont on pouvait toucher le plafond en levant la main. Que la mosquée-cathédrale de Cordoue, la Süleymaniye d’Istanbul et la mosquée du Cheikh Zayed d’Abu Dhabi descendent toutes, par filiation ou par récit, d’un enclos de terre crue voisin d’un séchoir à dattes.
Les pèlerins qui reviennent de Médine disent souvent la même chose : ce n’est pas le marbre qui les a marqués, c’est la petitesse du point d’origine. Un million de fidèles rassemblés autour d’un rectangle de dix-huit mètres carrés muré depuis treize siècles.
Vous ne verrez jamais cette maison. Personne ne la verra plus. Mais vous pouvez marcher sur son seuil, et c’est déjà beaucoup — à condition d’y arriver préparé. Prenez le temps de construire votre séjour avant d’y penser en termes de billets : le hub Omra rassemble les étapes, les périodes et les repères budgétaires, et le portail du musulman francophone réunit le reste des outils dont vous aurez besoin en chemin.
