Les femmes musulmanes influentes de l’histoire ne se résument pas à une poignée de noms cités chaque année au mois de mars. Elles ont financé des routes de pèlerinage, fondé la plus ancienne université encore en activité au monde, gouverné l’Égypte, fabriqué des astrolabes, transmis les recueils de hadith (حديث) qui structurent aujourd’hui la pratique de plus d’un milliard de personnes. Certaines ont régné cinquante ans. D’autres n’ont laissé qu’un nom gravé sur un linteau de pierre.
Le problème n’est pas qu’elles manquent. Le problème est qu’on les cherche au mauvais endroit. L’historiographie classique les a rangées dans les marges des chroniques dynastiques, dans les colophons de manuscrits, dans les actes de fondation de mosquées. Il a fallu attendre les travaux du chercheur d’Oxford Mohammad Akram Nadwi, publiés à partir des années 2000, pour qu’un dictionnaire biographique recense méthodiquement plus de 8 000 femmes savantes du hadith réparties sur quatorze siècles. Un chiffre qui, à lui seul, démonte l’idée d’une tradition intellectuelle exclusivement masculine.
Cet article prend le parti de sortir de la liste convenue. Vous y trouverez les figures fondatrices, bien sûr, parce qu’on ne les contourne pas. Mais aussi des bâtisseuses, des souveraines, des savantes et des poétesses dont l’empreinte est encore visible sur le terrain, dans des villes que beaucoup d’entre vous visiteront un jour. Parce qu’un héritage qu’on peut toucher se retient mieux qu’une biographie recopiée.
Khadija et Aïcha : deux modèles que tout oppose, et c’est précisément l’intérêt
On les cite souvent dans le même souffle. C’est une erreur de lecture. Elles incarnent deux formes d’autorité radicalement différentes, et cette dualité est probablement l’enseignement le plus utile de tout cet article.
Khadija bint Khuwaylid dirigeait une maison de commerce à La Mecque à la fin du VIe siècle, dans une cité qui vivait des caravanes entre le Yémen et la Syrie. Elle employait des agents, elle négociait, elle prenait le risque financier. Quand elle épouse Muhammad, elle a la quarantaine et une position sociale établie ; lui a vingt-cinq ans et une réputation d’honnêteté. Le rapport de force économique est inversé par rapport à tous les clichés qu’on projette sur cette période. Pendant les quinze années qui suivent la première révélation, elle finance et protège une communauté persécutée, jusqu’au boycott du clan hachémite qui l’épuisera. Son autorité est celle du capital, de la loyauté et de la décision rapide. Nous lui avons consacré un portrait détaillé dans notre biographie de Khadija, modèle de leadership et de loyauté, pour ceux qui veulent entrer dans le détail de sa trajectoire.
Aïcha bint Abi Bakr représente l’inverse exact : une autorité de savoir, construite après coup, dans la durée. Elle transmet environ 2 210 hadiths, ce qui la place parmi les tout premiers transmetteurs de la tradition, hommes compris. Mais son influence réelle dépasse le volume. Les juristes des générations suivantes la consultent sur des points de droit, elle corrige publiquement des rapporteurs qu’elle juge imprécis, elle argumente. Le juriste andalou al-Zarkashi consacrera au XIVe siècle un ouvrage entier aux corrections qu’elle a apportées aux compagnons du Prophète. C’est une posture d’expertise contradictoire, pas de transmission passive.
Retenez la différence : Khadija agit sur le monde matériel, Aïcha sur le corpus. Les deux formes d’influence sont légitimes, et la suite de l’histoire islamique verra les femmes emprunter alternativement l’une et l’autre voie.
Autour d’elles, la première génération compte d’autres figures qu’on survole trop vite. Rufayda al-Aslamiyya, qui installe une tente de soins à proximité de la mosquée de Médine et forme d’autres femmes aux gestes de premiers secours, est généralement considérée comme la première infirmière de l’histoire islamique. Nusayba bint Ka’b, dite Umm Umara, combat à Uhud et y reçoit une douzaine de blessures. Fatima bint Muhammad, enfin, occupe une place à part : figure de piété et de dignité dans l’adversité, elle est aussi le maillon généalogique dont descendent les lignées chérifiennes qui règneront sur le Maroc jusqu’à aujourd’hui.
Les bâtisseuses : quand des femmes fondent les institutions que vous visitez encore
Voici la partie que les articles concurrents ne traitent jamais correctement. Une partie considérable du patrimoine architectural du monde musulman a été financée par des femmes, via le mécanisme du waqf (وقف), la fondation pieuse inaliénable. Le waqf permettait à une femme fortunée d’immobiliser un bien pour financer à perpétuité une mosquée, une école, une fontaine ou un hôpital. C’était, très concrètement, le principal levier d’influence publique féminine dans les sociétés islamiques prémodernes.
Fatima al-Fihriya est le cas d’école. Vers 859, à Fès, cette héritière d’une famille venue de Kairouan consacre sa part d’héritage à la fondation d’une mosquée-école dans le quartier des Qarawiyyin. Mille cent soixante ans plus tard, l’institution fonctionne toujours. L’UNESCO et le Guinness World Records la reconnaissent comme la plus ancienne université délivrant encore des diplômes au monde — devant Al-Azhar, devant Bologne, devant la Sorbonne. Ibn Khaldoun y a enseigné. Le pape Sylvestre II y aurait étudié. Sa sœur Maryam al-Fihriya fonde de son côté la mosquée des Andalous, sur l’autre rive de l’oued. Deux sœurs, deux fondations, une ville coupée en deux par leur générosité. Si le sujet vous intéresse, notre reportage sur Fès et la Qarawiyyin, ce voyage au cœur du savoir entre dans le détail des lieux, et la page destination consacrée à Fès rassemble le pratique pour organiser le séjour.
Zubayda bint Ja’far, épouse du calife abbasside Harun al-Rashid, opère à une autre échelle. Constatant la pénurie d’eau à La Mecque, elle finance au début du IXe siècle un aqueduc souterrain — la source Zubayda — puis l’aménagement de la route de pèlerinage reliant Koufa à La Mecque sur près de mille cinq cents kilomètres : puits, citernes, relais, bornes. Le Darb Zubayda portera son nom pendant des siècles et servira des générations de pèlerins. Peu de gens réalisent que l’infrastructure logistique du pèlerinage médiéval a été largement financée par une femme.

Sitt al-Sham, sœur de Saladin, fonde à Damas au tournant du XIIIe siècle plusieurs madrasas (مدرسة) et un complexe funéraire encore debout. Et à l’époque ottomane, les femmes du harem impérial deviennent les plus grandes commanditaires d’architecture de l’empire : Hurrem Sultan finance le complexe Haseki, avec hôpital et cuisine publique ; Mihrimah Sultan commande à l’architecte Sinan deux mosquées, à Üsküdar et à Edirnekapı, cette dernière étant l’une des plus lumineuses de la ville ; Nurbanu Sultan fait édifier le vaste complexe Atik Valide. Trois femmes, trois silhouettes qui découpent encore la ligne d’horizon d’Istanbul. Notre guide des mosquées d’Istanbul vous permet de les situer sur une carte, et si vous aimez ce genre de détours, notre sélection de mosquées méconnues de l’histoire de l’islam prolonge la promenade.
Les muhaddithat : 8 000 savantes rangées dans un tiroir

C’est le chapitre le plus déroutant de cette histoire, et le moins raconté en français.
Pendant que les manuels résumaient la transmission du savoir islamique à une succession de noms masculins, les chaînes de transmission elles-mêmes racontaient autre chose. Karima al-Marwaziyya, morte à La Mecque vers 1070, est l’une des autorités les plus recherchées de son siècle pour la transmission du Sahih d’al-Bukhari : des étudiants traversent le monde connu pour lire l’ouvrage sous sa direction. Zaynab bint al-Kamal, à Damas au XIVe siècle, enseigne des centaines d’ouvrages et forme une génération entière de savants, dont certains parmi les plus cités du siècle suivant. Fatima bint Muhammad al-Samarqandi, juriste hanafite du XIIe siècle, contresigne les avis juridiques émis par son mari, le célèbre al-Kasani, qui la consultait sur les points délicats.
Ces femmes ne sont pas des exceptions décoratives. Elles constituent un système. Les mosquées cathédrales de Damas, du Caire et de Bagdad accueillaient des cercles d’enseignement mixtes où des femmes détenaient les licences de transmission — les ijazat — sans lesquelles un texte ne pouvait être enseigné légitimement. Le travail de recensement de Mohammad Akram Nadwi, mené sur une quarantaine de volumes en arabe, a établi que ce phénomène s’étend continûment du VIIe au XIXe siècle avant de se contracter brutalement à l’époque coloniale.
Aïcha al-Ba’uniyya, morte à Damas en 1517, mérite une mention à part : poétesse et maîtresse spirituelle soufie, elle est probablement l’auteure la plus prolifique de toute la littérature arabe prémoderne, avec plus d’une dizaine d’ouvrages conservés. Elle enseignait, elle dirigeait des cercles, elle écrivait des poèmes d’amour divin d’une virtuosité technique redoutable.
Pour aller plus loin sur ce versant intellectuel, notre dossier sur les femmes savantes de l’islam et leur héritage creuse spécifiquement cette généalogie.
Les souveraines : gouverner sans en avoir le titre, ou avec

Le pouvoir politique féminin dans le monde musulman n’a rien d’anecdotique, même s’il a souvent dû se déguiser.
Shajar al-Durr en offre l’exemple le plus spectaculaire. Ancienne esclave d’origine turque devenue épouse du sultan ayyoubide al-Salih, elle dissimule la mort de son mari en pleine septième croisade pour éviter l’effondrement du front, dirige de fait la résistance égyptienne, puis monte officiellement sur le trône du Caire en 1250. Elle règne quelques mois seulement, sous une pression politique et religieuse considérable, avant d’être écartée puis assassinée en 1257. Son mausolée, orné d’une mosaïque représentant un arbre de perles — jeu de mots sur son nom — se visite toujours dans la nécropole sud du Caire. Un détour que peu de guides mentionnent et qui vaut largement le détour si vous préparez un séjour dans la capitale égyptienne.

Arwa al-Sulayhi fait mieux en durée : elle gouverne le Yémen pendant près d’un demi-siècle, jusqu’à sa mort en 1138, d’abord derrière ses époux puis seule et pleinement souveraine. Elle déplace la capitale à Jibla, fait construire mosquées et routes, et son nom est prononcé dans le sermon du vendredi — la marque la plus formelle de la souveraineté en islam. On la surnommait la petite reine de Saba.

Razia Sultana accède au trône de Delhi en 1236 et adopte les attributs masculins du pouvoir pour se faire obéir de son armée ; elle sera renversée en quatre ans. Nur Jahan, impératrice moghole, fait frapper des monnaies à son nom entre 1611 et 1627, signe des édits impériaux et dirige de facto l’empire pendant les périodes d’affaiblissement de Jahangir. Amina de Zazzau, souveraine haoussa du XVIe siècle dans l’actuel Nigeria, conduit ses propres campagnes militaires et fortifie les villes de son territoire ; les remparts de terre qu’on appelle encore les murs d’Amina en gardent la trace.
Sciences, plume et pédagogie : les profils qu’on n’attend pas

Al-‘Ijliyya, connue aussi sous le nom de Mariam al-Astrulabi, fabrique des astrolabes à Alep au Xe siècle, à la cour de Sayf al-Dawla. Son père exerçait le même métier ; elle en fait un art. L’instrument dont elle était spécialiste servait à la fois à l’astronomie savante, à la détermination des heures de prière et à l’orientation vers La Mecque. Un astéroïde porte aujourd’hui son nom. Cette contribution s’inscrit dans un mouvement plus large que nous détaillons dans notre article sur les inventions musulmanes qui ont changé le monde.
Lubna de Cordoue, secrétaire et copiste au palais califal sous al-Hakam II au Xe siècle, participe à la constitution de la bibliothèque de Cordoue, l’une des plus vastes du monde à son époque. Elle maîtrisait les mathématiques et la poésie, et parcourait les marchés de manuscrits du Caire et de Damas pour enrichir les collections. Son Andalousie, celle des bibliothèques et des jardins, se parcourt encore : notre itinéraire de 7 jours entre Grenade, Cordoue et Séville reprend ce fil.
Rabia al-Adawiyya, morte à Bassora vers 801, occupe une place fondatrice dans l’histoire de la spiritualité musulmane. Elle formule une conception de l’adoration détachée de la peur du châtiment comme de l’espoir de la récompense — une position théologiquement audacieuse pour son temps, qui influencera durablement la tradition soufie.
Nana Asma’u (1793-1864), enfin, referme cette galerie de manière parfaite. Fille du fondateur du califat de Sokoto, quadrilingue, poétesse en arabe, haoussa, fulfulde et tamacheq, elle conçoit un réseau d’enseignantes itinérantes, les Yan Taru, chargées d’alphabétiser les femmes rurales du nord du Nigeria. Un système pédagogique décentralisé, féminin, qui a survécu à son époque et dont des héritières revendiquent encore aujourd’hui la filiation. Un rappel utile : l’histoire islamique ne s’arrête ni à Bagdad ni à Cordoue, comme le montrent aussi les routes de la soie et cet héritage musulman largement oublié.
Tableau récapitulatif : quinze trajectoires en un coup d’œil
| Figure | Époque | Territoire | Domaine | Trace visible aujourd’hui |
|---|---|---|---|---|
| Khadija bint Khuwaylid | VIe-VIIe s. | La Mecque | Commerce, soutien fondateur | Cimetière d’al-Ma’la, La Mecque |
| Aïcha bint Abi Bakr | VIIe s. | Médine | Hadith, jurisprudence | Corpus de ~2 210 traditions |
| Rufayda al-Aslamiyya | VIIe s. | Médine | Soins, premiers secours | Prix infirmier à son nom (Bahreïn) |
| Nusayba bint Ka’b | VIIe s. | Médine | Défense militaire | Récits de la bataille d’Uhud |
| Zubayda bint Ja’far | VIIIe-IXe s. | Bagdad, Hedjaz | Infrastructure du pèlerinage | Darb Zubayda, source Zubayda |
| Rabia al-Adawiyya | VIIIe s. | Bassora | Spiritualité | Fondement de la tradition soufie |
| Fatima al-Fihriya | IXe s. | Fès | Éducation | Université Qarawiyyin, en activité |
| Al-‘Ijliyya | Xe s. | Alep | Astronomie, instruments | Astéroïde 7060 Al-‘Ijliyya |
| Lubna de Cordoue | Xe s. | Cordoue | Bibliothèque, copie | Héritage de la bibliothèque califale |
| Karima al-Marwaziyya | XIe s. | La Mecque | Transmission du hadith | Chaînes de transmission du Sahih |
| Arwa al-Sulayhi | XIe-XIIe s. | Yémen | Gouvernance | Mosquée de la reine Arwa, Jibla |
| Shajar al-Durr | XIIIe s. | Le Caire | Pouvoir politique | Mausolée, nécropole sud du Caire |
| Razia Sultana | XIIIe s. | Delhi | Pouvoir politique | Tombeau, vieux Delhi |
| Mihrimah Sultan | XVIe s. | Istanbul | Mécénat architectural | Mosquées d’Üsküdar et Edirnekapı |
| Nana Asma’u | XVIIIe-XIXe s. | Sokoto | Pédagogie, poésie | Réseau Yan Taru, œuvre poétique |
Ce que ces trajectoires disent réellement
Une lecture rapide transformerait cette liste en catalogue de figures édifiantes. Ce serait passer à côté du plus intéressant.
Premier constat : l’influence féminine passe presque toujours par une ressource économique autonome. Khadija a son commerce, Fatima al-Fihriya son héritage, Zubayda et les sultanes ottomanes leurs revenus de fondation. Le droit islamique classique reconnaissait à la femme la pleine propriété de ses biens, y compris mariée — une disposition qui a produit des effets sociaux massifs et durables, très largement sous-estimés dans les récits contemporains.
Deuxième constat : la transmission du savoir a été un espace plus ouvert que la fonction juridique officielle. Des milliers de femmes ont enseigné, certifié, corrigé, sans occuper de poste de juge. L’autorité informelle a compensé l’absence d’autorité institutionnelle, jusqu’à ce que la bureaucratisation coloniale des institutions religieuses au XIXe siècle referme la porte des deux côtés.
Troisième constat, plus dérangeant : ce n’est pas l’histoire qui a oublié ces femmes, ce sont les manuels. Les sources primaires les mentionnent. Les dictionnaires biographiques médiévaux — al-Sakhawi consacre au XVe siècle un volume entier de son grand recueil aux femmes de son temps — les documentent abondamment. L’effacement est un phénomène récent, et donc réversible.
Pour prolonger, la lecture reste le meilleur chemin : notre sélection de cinq livres essentiels pour comprendre la civilisation islamique constitue un bon point de départ, et le portail du musulman francophone rassemble l’ensemble de nos ressources sur l’histoire, la pratique et le voyage.
Transmettre ces noms, concrètement
Le meilleur usage de cet article n’est pas de le partager. C’est de faire circuler les noms.
Si vous attendez une fille, sachez que Khadija, Aïcha, Fatima, Zaynab, Maryam, Asma, Rabia, Ruqayya et Safiyya figurent parmi les prénoms les plus donnés dans les familles musulmanes francophones, et que chacun porte une histoire dense. Notre répertoire de prénoms musulmans féminins en détaille les origines et les significations, ce qui change tout au moment de choisir.
Si vous voyagez, décalez d’un cran votre itinéraire. La Qarawiyyin à Fès plutôt que la seule médina touristique. La mosquée de Mihrimah à Edirnekapı plutôt que le énième cliché devant Sainte-Sophie. Le mausolée de Shajar al-Durr plutôt que la file d’attente des pyramides. Vous ne perdrez rien du plaisir du voyage et vous gagnerez une couche de sens, ce qui est exactement ce que nous cherchons à faire sur l’ensemble de nos destinations halal.
Et si vous n’en retenez qu’une chose, retenez celle-ci : Fatima al-Fihriya a donné son héritage pour construire une salle où d’autres apprendraient. Elle n’a laissé ni traité, ni dynastie, ni portrait. Elle a laissé un lieu qui, mille cent soixante ans plus tard, enseigne encore. C’est peut-être la définition la plus exacte de l’influence.
