Muharram (المحرّم) marque le premier mois du calendrier musulman et l’ouverture du Nouvel An hégirien. Contrairement au 1er janvier que l’on connaît en Occident, ce passage d’une année à l’autre ne s’accompagne ni de feux d’artifice ni de décompte à minuit. Il commémore un événement fondateur : l’Hégire (الهجرة), l’émigration du Prophète Muhammad de La Mecque à Médine en 622 de notre ère, un déplacement qui a redessiné l’histoire de l’islam et servi de point zéro au calendrier des musulmans.
Chaque année, beaucoup de musulmans francophones se posent la même question au moment où ce mois approche : comment vit-on réellement ce nouvel an ? Faut-il le célébrer, et si oui comment ? Que signifie précisément Muharram, pourquoi fait-il partie des mois dits sacrés, et quelle place occupe le jour d’Achoura qui tombe en son cœur ? Ces interrogations reviennent d’autant plus que le calendrier hégirien reste mal compris : ses dates glissent chaque année dans le calendrier civil, au point qu’un même Nouvel An musulman peut tomber en été une décennie, puis au printemps une autre.
Cet article pose les choses clairement. Nous allons voir d’où vient Muharram, ce qu’il représente spirituellement, pourquoi il n’est pas une fête au sens festif du terme, et comment les musulmans à travers le monde l’abordent avec sobriété et recueillement. Vous repartirez avec une compréhension solide d’un moment qui, loin du bruit, invite surtout au bilan et à l’intention renouvelée.
Muharram, premier mois de l’année hégirienne
Le calendrier musulman, dit calendrier hégirien ou calendrier hijri (هجري), est un calendrier strictement lunaire. Il se compose de douze mois qui suivent les cycles de la lune, et Muharram en est le premier, comme janvier ouvre l’année grégorienne. Son nom vient de la racine arabe harama, qui évoque ce qui est sacré, interdit, inviolable. Ce n’est pas un hasard : Muharram appartient aux quatre mois sacrés de l’islam, aux côtés de Rajab, Dhul-Qi’da et Dhul-Hijja, durant lesquels la tradition recommandait d’éviter les conflits et de redoubler de bonnes actions.
Il faut comprendre une distinction essentielle que beaucoup confondent. Le début de Muharram marque le Nouvel An musulman, mais le nom de ce calendrier — hégirien — ne renvoie pas à Muharram lui-même : il renvoie à l’Hégire, l’émigration du Prophète. Autrement dit, l’année musulmane ne commence pas le jour anniversaire exact de ce départ, mais au premier jour du mois de Muharram de l’année où cette émigration a eu lieu. C’est le deuxième calife, Omar ibn al-Khattab, qui décida plusieurs années après la mort du Prophète de fixer ce point de départ pour doter la jeune communauté musulmane d’un repère temporel commun.
Pour situer concrètement : lorsque l’on parle d’une date comme 1448 H, le « H » signifie « hégire », et ce nombre compte les années écoulées depuis cet événement de 622. La différence avec notre calendrier n’est donc pas une simple soustraction fixe, puisque l’année lunaire est plus courte, mais l’ordre de grandeur donne une idée du chemin parcouru depuis les origines de l’islam.
Pourquoi les dates changent chaque année
Voici l’un des points les plus déroutants pour qui découvre ce calendrier. Une année hégirienne compte 354 ou 355 jours, soit environ onze jours de moins qu’une année grégorienne. La raison est purement astronomique : le calendrier lunaire suit les phases de la lune sans jamais se réajuster sur le soleil, contrairement au calendrier grégorien qui ajoute un jour tous les quatre ans pour rester calé sur les saisons.
La conséquence est directe et se vérifie chaque année : toutes les dates musulmanes, Muharram compris, reculent d’environ onze jours dans le calendrier civil. Sur un cycle d’une trentaine d’années, le Nouvel An hégirien parcourt ainsi toutes les saisons, de l’hiver à l’été, puis revient. Ce glissement n’est pas un défaut mais une logique voulue : il garantit que chaque musulman, quel que soit l’hémisphère où il vit, partage le même rythme spirituel, détaché des considérations climatiques locales.
Pour celles et ceux qui veulent suivre ce glissement sans se perdre dans les calculs, notre convertisseur Hijri-Grégorien permet de traduire n’importe quelle date dans les deux sens, passée ou future. Et pour connaître la date hégirienne exacte du jour, l’outil date Hijri aujourd’hui l’affiche en direct, avec le contexte spirituel associé.
L’Hégire, l’événement fondateur derrière le Nouvel An

On ne peut pas comprendre Muharram sans revenir sur ce qu’il commémore. En 622, après plus d’une décennie de prédication à La Mecque marquée par l’hostilité croissante des notables de la ville, le Prophète Muhammad et ses compagnons quittèrent leur cité natale pour rejoindre Yathrib, qui prendra le nom de Médine. Ce départ n’était pas une fuite ordinaire : il scellait la naissance d’une véritable communauté organisée, dotée d’un cadre social et spirituel propre.
Historiquement, l’émigration elle-même s’est déroulée durant le mois de Rabi’ al-Awwal, et non Muharram. Si le Nouvel An est tout de même fixé au premier jour de Muharram, c’est parce que les compagnons, en établissant le calendrier, choisirent de faire débuter l’année au premier mois de l’année lunaire durant laquelle l’Hégire s’était produite. Cette subtilité explique pourquoi certains croient à tort que le Prophète a émigré le 1er Muharram.
L’historien et les sources classiques insistent sur la portée de ce choix. L’Hégire n’est pas seulement un déplacement géographique, c’est un basculement : d’une poignée de croyants persécutés, l’islam passe à une société structurée. Beaucoup de musulmans retiennent de cet épisode une leçon qui dépasse l’histoire : parfois, avancer dans sa foi suppose de quitter un environnement devenu hostile pour reconstruire ailleurs, avec patience et détermination. Ce thème de la migration vers un lieu plus propice au bien résonne encore fortement chez les musulmans francophones installés loin de leurs origines.
Pour replacer l’Hégire dans la grande trame de l’histoire sacrée, de la création aux derniers prophètes, notre dossier sur l’histoire des prophètes en islam retrace cette continuité, et la notion de communauté fraternelle née à Médine est développée dans notre article consacré à la signification de la Ummah.
Comment vit-on le Nouvel An musulman ?
C’est ici que Muharram surprend souvent celles et ceux qui l’abordent avec les réflexes du Nouvel An occidental. Il n’existe aucune célébration rituelle imposée pour le 1er Muharram. Pas de prière spéciale prescrite, pas de fête obligatoire, pas de repas codifié. Le passage à la nouvelle année hégirienne se vit dans la sobriété.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il passe inaperçu. Dans de nombreux pays musulmans, le premier jour de Muharram est un jour férié, et l’ambiance y est empreinte d’un recueillement particulier plutôt que de festivités bruyantes. De nombreux musulmans profitent de ce seuil pour faire un bilan de l’année écoulée, formuler des intentions pour celle qui commence, et réajuster leur pratique. On pourrait résumer l’esprit de ce moment ainsi : là où le 31 décembre regarde surtout vers la fête, le 1er Muharram regarde vers l’intérieur.
Les retours convergent sur un point : les familles qui marquent ce passage le font souvent à travers des gestes simples. Un moment de lecture, une invocation en famille, un rappel aux enfants de ce que représente l’Hégire. Certains en profitent pour offrir un présent à portée spirituelle, une manière douce d’ancrer la date dans la mémoire des plus jeunes sans en faire une fête commerciale. Nos idées de cadeaux symboliques pour Muharram explorent cette piste pour qui souhaite transmettre plutôt que consommer.
Il faut aussi mentionner, avec la neutralité qui s’impose, que Muharram revêt une signification différente selon les sensibilités au sein de l’islam. Pour une partie des musulmans, notamment dans la tradition chiite, les dix premiers jours de Muharram sont associés à la commémoration d’événements douloureux de l’histoire islamique et prennent une tonalité de deuil. Salam Muslim ne tranche pas entre les écoles et n’émet aucun jugement : nous nous contentons de signaler que la manière de vivre ce mois peut varier d’une communauté à l’autre, et que chacun agit selon sa référence.
Un moment propice au bilan et à l’intention
Si Muharram n’impose rien, il invite à beaucoup. L’intention, ou niyya (نية), occupe une place centrale dans la spiritualité musulmane, et le seuil d’une nouvelle année est un terrain naturel pour la renouveler. Beaucoup de pratiquants y voient l’occasion de reprendre une habitude délaissée : une lecture régulière, une prière mieux accomplie, un rapport plus apaisé à l’argent ou aux proches.
Les voyageurs et expatriés musulmans racontent souvent combien ce moment prend une saveur particulière loin du pays d’origine, lorsque l’on ne dispose pas de l’ambiance collective des rues décorées ou des mosquées animées. Le Nouvel An hégirien devient alors un rendez-vous intime, presque silencieux, que l’on se fixe à soi-même. Pour structurer ces bonnes résolutions sans se disperser, notre article sur les erreurs fréquentes autour de l’intention (niyyah) offre un cadre utile.
Achoura, le cœur spirituel de Muharram

Si le premier jour de Muharram n’est pas ritualisé, le dixième l’est beaucoup plus. Achoura, qui signifie littéralement « le dixième » en arabe, tombe le 10 Muharram et constitue le temps fort spirituel du mois. Ce jour est chargé d’une mémoire ancienne et universelle.
Selon la tradition prophétique, Achoura commémore le jour où le prophète Moussa (Moïse) et son peuple furent sauvés de la tyrannie de Pharaon. En arrivant à Médine, le Prophète Muhammad constata que les communautés juives jeûnaient ce jour-là en mémoire de cette délivrance. Il recommanda alors aux musulmans de jeûner également, estimant qu’ils étaient en droit de se réclamer de Moussa, et conseilla d’y associer le 9 ou le 11 Muharram afin de distinguer la pratique musulmane. Ce jeûne, surérogatoire et non obligatoire, est présenté dans la tradition comme une source d’expiation des péchés de l’année précédente.
Le tableau ci-dessous récapitule les grandes dates qui ponctuent le mois de Muharram et leur signification, pour fixer les repères d’un seul coup d’œil.
| Repère dans Muharram | Jour | Signification | Statut |
|---|---|---|---|
| Nouvel An hégirien | 1 Muharram | Ouverture de l’année islamique, commémoration de l’Hégire | Événement majeur, sans rite imposé |
| Jeûne recommandé | 9 Muharram (Tasu’a) | Jeûne la veille d’Achoura, pour se distinguer | Sunna recommandée |
| Achoura | 10 Muharram | Délivrance de Moussa face à Pharaon | Jeûne surérogatoire fortement encouragé |
| Jeûne complémentaire | 11 Muharram | Alternative au 9 pour encadrer Achoura | Sunna recommandée |
Pour aller plus loin sur ce jour précis et sur le jour d’Arafah auquel on le compare souvent, notre article dédié au jour d’Arafah et à Achoura détaille le sens et les actions à privilégier.
Le jeûne d’Achoura en pratique

Concrètement, jeûner Achoura suit les mêmes modalités qu’un jeûne ordinaire : abstention de nourriture, de boisson et de relations intimes de l’aube au coucher du soleil, précédée idéalement d’un repas avant l’aube, le sahur (سحور), et conclue par la rupture au moment du coucher du soleil, l’iftar (إفطار). La tradition encourage à l’accompagner d’un jour supplémentaire, le 9 ou le 11, pour deux journées de jeûne.
De nombreux pratiquants qui ont manqué des jours de jeûne obligatoire du Ramadan se demandent s’ils peuvent les rattraper à cette période. Les avis existent et varient selon les écoles ; l’essentiel est de distinguer clairement un jeûne de rattrapage d’un jeûne surérogatoire comme celui d’Achoura. Pour faire le point sur ces jours à reprendre, notre calculateur de rattrapage du jeûne aide à ne pas s’y perdre. Et pour intégrer Achoura dans une pratique plus large du jeûne volontaire tout au long de l’année, le calendrier des jeûnes de sunna recense les jours recommandés.
Muharram dans le grand cycle de l’année musulmane
Pour saisir la place de Muharram, il est utile de le replacer dans l’ensemble des rendez-vous qui rythment l’année hégirienne. Neuf grands repères structurent cette année, et Muharram en ouvre la marche. Après lui viennent le Mawlid dans le mois de Rabi’ al-Awwal, puis Isra et Mi’raj dans Rajab, le Ramadan et sa Nuit du Destin, l’Aïd al-Fitr, puis le jour d’Arafa et l’Aïd al-Adha au terme du Hajj, dans le dernier mois de l’année.
Cette architecture n’est pas arbitraire. Elle fait alterner des moments d’introspection et des moments de célébration, des jeûnes et des fêtes, de sorte que la vie spirituelle du musulman ne connaît jamais de longue période creuse. Muharram joue ici un rôle de seuil : il ne s’agit pas d’un sommet festif comme les deux Aïd, mais d’un point de départ, discret et profond, à partir duquel l’année se déploie.
Selon les données du Pew Research Center sur la démographie musulmane mondiale, l’islam compte aujourd’hui près de deux milliards de fidèles répartis sur tous les continents, ce qui signifie qu’à chaque Nouvel An hégirien, c’est une part immense de l’humanité qui partage ce même basculement, du Maghreb à l’Asie du Sud-Est. Cette dimension collective, vécue au même rythme malgré la dispersion géographique, est précisément ce que le calendrier lunaire a été conçu pour préserver.
Pour visualiser l’ensemble de ces rendez-vous sur plusieurs années, avec leurs dates grégoriennes et hégiriennes et la possibilité de les ajouter à son agenda, le calendrier des événements islamiques de Salam Muslim offre une vue claire sur trois années complètes. Et pour replacer Muharram et Achoura dans la trame mensuelle du calendrier hijri, avec les vendredis et les jours de sunna, le calendrier islamique déroule la grille complète.
Ce que Muharram nous rappelle vraiment
Au fond, le Nouvel An musulman n’a rien à voir avec un passage de minuit célébré dans le bruit. Il interroge. Il demande, en substance, ce que l’on a fait de l’année écoulée et ce que l’on compte faire de celle qui s’ouvre. C’est un calendrier qui ne mesure pas seulement le temps, mais qui l’habite d’un sens.
Comprendre Muharram, c’est aussi comprendre un rapport au temps différent de celui auquel nous sommes habitués : un temps lunaire, mouvant, qui refuse de se figer et qui rappelle chaque année que rien n’est acquis définitivement. Dans ce glissement perpétuel des dates à travers les saisons, il y a comme une discrète leçon de détachement.
Alors, lorsque le croissant de Muharram apparaîtra, inutile d’attendre un feu d’artifice. L’essentiel se joue ailleurs, dans l’intention que vous posez et dans le bilan que vous osez faire. Pour vous accompagner au fil de l’année, de la date du jour aux grands rendez-vous spirituels, tous les outils du portail du musulman francophone sont là, à portée de clic. Le reste, comme toujours, relève de votre niyya.
