La Zakat sur les cryptomonnaies se calcule comme la Zakat sur l’argent liquide : 2,5 % de la valeur de marché de vos actifs numériques, évaluée le jour anniversaire de votre Zakat, à condition que l’ensemble de votre patrimoine dépasse le seuil du nisab depuis une année lunaire complète. Bitcoin, Ethereum, stablecoins, tokens de staking : tout ce qui a une valeur de revente et que vous détenez réellement entre dans le calcul.
Voilà pour la réponse courte. La réponse longue mérite un vrai détour, parce que la crypto pose des questions que l’épargne classique ne pose jamais. Que faire des tokens bloqués dans un staking de douze mois ? Faut-il compter un NFT acheté sur un coup de tête et invendable depuis ? Comment valoriser un portefeuille qui a perdu 30 % entre le matin et le soir ? Et surtout, à quelle date arrêter le compteur quand on achète et revend chaque semaine ?
Ces questions, beaucoup de musulmans francophones se les posent chaque année à l’approche de leur date de Zakat (الزكاة), souvent avec une pointe d’anxiété. Sur les forums spécialisés, un constat revient régulièrement : les gens connaissent le principe, mais bloquent sur l’application concrète. Ils finissent par estimer à la louche, ou par ne rien payer du tout sur leur crypto, par simple incertitude.
Cet article prend le problème dans l’ordre. D’abord ce que disent les savants contemporains, ensuite les trois conditions à vérifier, puis la méthode de calcul pas à pas, un tableau par type d’actif, les erreurs fréquentes, et enfin la question du paiement. À la fin, vous saurez exactement quoi faire, et vous pourrez passer directement sur notre calculateur de Zakat pour poser vos chiffres.
Les cryptomonnaies sont-elles soumises à la Zakat ?
Oui, et sur ce point la convergence est large. La quasi-totalité des juristes contemporains considère que les cryptomonnaies détenues comme épargne ou investissement sont zakatables, au même titre que l’or, l’argent ou les devises. Le raisonnement est simple : la Zakat porte sur la richesse susceptible de croître et d’être échangée. Un bitcoin répond à ces deux critères sans la moindre ambiguïté.
Le débat savant n’a jamais vraiment porté sur la Zakat elle-même. Il a porté sur la nature juridique de la crypto. Est-ce une monnaie, une marchandise, un simple droit numérique ? Dar al-Ifta d’Égypte, par exemple, a exprimé en 2018 de fortes réserves sur le négoce du bitcoin, en invoquant la volatilité et l’absence d’autorité émettrice. Le Conseil des oulémas d’Indonésie (MUI) a jugé en 2021 que la crypto ne pouvait pas servir de monnaie, tout en admettant qu’elle puisse être négociée comme un actif sous conditions. À l’inverse, le Conseil consultatif charia de la Securities Commission de Malaisie a validé dès 2020 le négoce d’actifs numériques sur des plateformes enregistrées.
Ce qui est frappant, c’est que même les positions les plus prudentes aboutissent au même résultat pour la Zakat : si vous possédez de la crypto et qu’elle a une valeur, cette valeur fait partie de votre patrimoine, et votre patrimoine est soumis à la Zakat. Que l’on classe le bitcoin comme devise ou comme marchandise détenue pour la revente, le taux reste de 2,5 % sur la valeur de marché.
Le mufti britannique Faraz Adam, fondateur du cabinet de conseil Amanah Advisors et l’un des premiers à avoir publié une analyse détaillée de la conformité du bitcoin à la charia (2017), défend cette lecture depuis des années. Les grandes organisations de collecte, de la National Zakat Foundation au Royaume-Uni à la Zakat Foundation of America, ont toutes intégré une ligne « cryptomonnaies » dans leurs calculateurs. Le sujet n’est plus marginal : selon le rapport State of the Global Islamic Economy de DinarStandard, les actifs de la finance islamique dépassent désormais les 4 000 milliards de dollars, et les actifs numériques y occupent une place encore modeste mais en croissance rapide.
Les trois conditions à vérifier avant de sortir la calculette

Avant tout calcul, trois conditions classiques s’appliquent. Elles sont les mêmes que pour l’épargne ordinaire, mais la crypto leur donne un relief particulier.
La propriété pleine et entière. Vous devez posséder les actifs et pouvoir en disposer. Un portefeuille dont vous contrôlez les clés privées remplit cette condition sans discussion. Un compte sur une plateforme d’échange aussi, dans la mesure où vous pouvez retirer vos fonds. Le cas limite, nous y reviendrons, est celui des actifs bloqués ou inaccessibles.

Le nisab (نصاب). C’est le seuil de richesse en dessous duquel la Zakat n’est pas due. Il correspond à la valeur de 85 grammes d’or ou de 595 grammes d’argent. La plupart des savants et des organisations francophones retiennent la référence or, plus stable. Le point important est que ce seuil s’apprécie sur l’ensemble de votre patrimoine zakatable, pas sur la crypto seule. Si vous avez l’équivalent de quelques centaines d’euros en Ethereum mais une épargne bancaire confortable, le nisab est dépassé et votre Ethereum entre dans le calcul. Pour connaître la valeur du seuil au jour le jour, notre page sur le cours de l’or et de l’argent affiche le nisab en direct, et notre guide sur le montant exact du nisab explique comment le convertir en euros sans se tromper.
Le hawl (حول), l’année lunaire. La Zakat est due lorsque votre patrimoine dépasse le nisab de façon continue pendant une année du calendrier hijri (هجري), soit environ 354 jours. Ce point déroute beaucoup de détenteurs de crypto, parce qu’ils imaginent qu’il faut suivre chaque token pendant un an. Ce n’est pas le cas. Le hawl s’applique à votre richesse globale, pas à chaque actif individuellement. Vous fixez une date anniversaire, souvent une date marquante du calendrier hijri, et vous évaluez tout ce que vous possédez ce jour-là. Peu importe que vous ayez acheté votre Solana trois semaines avant. Si vous n’avez pas encore de date fixe, notre page date hijri du jour vous aide à en choisir une et à la retrouver chaque année.
Comment calculer sa Zakat crypto, étape par étape
La méthode tient en cinq étapes. Prévoyez une heure la première fois, un quart d’heure les années suivantes.
Étape 1 : recensez tous vos emplacements. C’est l’étape que tout le monde bâcle. Plateformes d’échange centralisées, portefeuilles mobiles, portefeuilles matériels, extensions de navigateur, protocoles de finance décentralisée, et aussi cette petite position oubliée sur une plateforme ouverte en 2021. Les retours des conseillers en finance islamique convergent : l’oubli d’un wallet est la première cause de sous-estimation.
Étape 2 : notez les quantités. Pour chaque actif, le nombre exact d’unités détenues à votre date anniversaire. Les plateformes exportent généralement un relevé ; pour les portefeuilles auto-hébergés, un explorateur de blockchain fait l’affaire.
Étape 3 : valorisez en euros. Multipliez chaque quantité par le cours du jour. La question du « quel cours exactement » revient souvent, tant la volatilité est forte. Une règle simple et largement acceptée : prenez le cours à un moment précis de votre journée anniversaire, notez-le, et gardez la même convention d’une année sur l’autre. Certains préfèrent la moyenne entre le plus haut et le plus bas de la journée. L’essentiel est la cohérence et l’honnêteté, pas la précision au centime.
Étape 4 : additionnez avec le reste de votre patrimoine zakatable. Liquidités, épargne, or, argent, marchandises de commerce, créances recouvrables. Les dettes à court terme exigibles dans l’année peuvent être déduites selon l’avis majoritaire, un point que nous détaillons dans notre article sur l’éthique de l’argent et des dettes en islam. Si le total dépasse le nisab, vous passez à l’étape suivante.
Étape 5 : appliquez 2,5 %. Sur la totalité de la base zakatable, crypto comprise. Le montant obtenu est votre Zakat de l’année.
Un exemple chiffré vaut mieux qu’un long discours. Imaginons un portefeuille évalué à la date anniversaire, avec des montants volontairement ronds.
| Actif | Quantité | Valeur estimée (€) | Zakatable ? | Base retenue (€) |
|---|---|---|---|---|
| Bitcoin (BTC) | 0,1 | 6 000 | Oui | 6 000 |
| Ethereum (ETH) | 1,5 | 3 000 | Oui | 3 000 |
| USDC (stablecoin) | 2 000 | 2 000 | Oui | 2 000 |
| ETH en staking liquide | 0,5 | 1 000 | Oui | 1 000 |
| Tokens verrouillés 24 mois | 500 | 400 | Divergence (voir plus bas) | 0 ou 400 |
| NFT de collection, invendable | 1 | Indéterminée | Non, sauf valeur de marché réelle | 0 |
| Épargne bancaire | — | 4 000 | Oui | 4 000 |
| Total | 16 000 à 16 400 |
Avec une base de 16 000 euros, la Zakat due s’élève à 400 euros. Si vous choisissez l’avis le plus prudent et incluez les tokens verrouillés, elle monte à 410 euros. Dix euros d’écart pour une conscience tranquille : beaucoup font ce choix.
Ce type de calcul se fait en quelques minutes avec notre calculateur dédié. Si vous voulez d’abord revoir les bases sur les comptes bancaires et les salaires, notre guide sur la Zakat de l’épargne et des salaires pose le cadre général, et notre dossier pour calculer et payer sa Zakat sans erreur reprend l’ensemble du processus.
Zakat par type d’actif numérique : le tableau qui tranche
Toutes les cryptos ne se ressemblent pas. Voici comment traiter chaque famille d’actifs, avec l’avis majoritaire et la nuance quand elle existe.
| Type d’actif | Traitement de la Zakat | Remarque |
|---|---|---|
| Bitcoin, Ethereum et grandes capitalisations | 2,5 % de la valeur de marché | Aucune divergence notable |
| Stablecoins (USDT, USDC, EURC) | 2,5 % de la valeur nominale | Assimilés à des devises |
| Altcoins et tokens de petite capitalisation | 2,5 % de la valeur de marché si un marché existe | Un token sans liquidité réelle vaut ce qu’on peut en tirer, parfois rien |
| Staking liquide (retrait possible) | 2,5 % sur le capital et les récompenses reçues | Les récompenses rejoignent le patrimoine dès réception |
| Staking verrouillé (retrait impossible avant échéance) | Divergence : zakatable chaque année (avis prudent) ou au déblocage (avis fondé sur l’inaccessibilité) | Choisissez un avis et tenez-vous-y |
| Pools de liquidité, prêts DeFi | 2,5 % sur la valeur de retrait estimée | La prudence commande de vérifier la nature du rendement, voir plus bas |
| NFT | Zakatable uniquement si acquis pour la revente et doté d’une valeur de marché réelle | Un NFT conservé comme objet personnel n’est pas zakatable |
| Airdrops et récompenses | Intègrent le patrimoine à la date de réception | Pas de hawl séparé |
| Crypto issue du minage | Comme de l’épargne, une fois les unités reçues | Le matériel de minage n’est pas zakatable |
| Clés perdues, plateforme en faillite | Pas de Zakat tant que l’accès est impossible | Rattrapage conseillé si les fonds reviennent un jour |
Deux points méritent qu’on s’y arrête.
Le premier concerne le trading actif. Si vous achetez et revendez fréquemment, avec l’intention de dégager une plus-value, vos positions s’apparentent à des marchandises de commerce. Le taux ne change pas, 2,5 %, mais la logique est celle du stock : vous valorisez l’ensemble des positions ouvertes à la date anniversaire, au prix de marché, sans vous soucier du prix d’achat. Les gains déjà convertis en euros ou en stablecoins sont, eux, de simples liquidités. Notre calculateur de Zakat sur le commerce est conçu exactement pour ce cas de figure.
Le second concerne les rendements de la finance décentralisée. Un rendement fixe, garanti, versé en échange d’un prêt de tokens ressemble furieusement à de l’intérêt, et l’intérêt relève du riba (ربا), interdit en islam. La Zakat purifie la richesse licite, elle ne blanchit pas un gain illicite. Les savants recommandent dans ce cas de se séparer de la partie problématique du rendement en la donnant intégralement, sans en attendre de récompense, avant de calculer la Zakat sur le reste. Notre article sur l’argent et la spiritualité, purifier ses revenus développe cette démarche de purification, qui concerne aussi bien un livret bancaire classique qu’un protocole DeFi.
Les erreurs que l’on retrouve chaque année
Après avoir lu des centaines de questions sur le sujet, on voit toujours revenir les mêmes pièges. Les voici, du plus fréquent au plus coûteux.
Valoriser au prix d’achat. Vous avez acheté un bitcoin bien plus bas qu’il ne vaut aujourd’hui, ou bien plus haut. Peu importe. La Zakat porte sur la valeur actuelle, pas sur ce que vous avez payé. Une moins-value latente réduit votre base, une plus-value latente l’augmente. C’est la seule logique cohérente.
Croire que chaque trade remet le hawl à zéro. C’est l’erreur de raisonnement la plus répandue. Vendre de l’Ethereum pour acheter du Solana ne crée pas un nouveau compteur. Votre richesse a simplement changé de forme. Une seule date anniversaire, une seule évaluation globale.
Confondre Zakat et fiscalité. En France, les plus-values sur actifs numériques sont imposées lors de la conversion en euros, à un taux forfaitaire. La Zakat obéit à une logique radicalement différente : elle porte sur le stock détenu, chaque année, qu’il y ait eu vente ou non. Les deux coexistent, l’un ne remplace pas l’autre, et aucun ne se déduit de l’autre.
Oublier les stablecoins. Beaucoup les considèrent comme « de l’argent en attente », donc hors radar. C’est précisément parce qu’ils sont de l’argent qu’ils sont zakatables.
Compter la crypto à part. Votre crypto seule est sous le nisab, donc vous ne payez rien dessus ? Non. Le nisab s’apprécie sur le total. Si vous êtes au-dessus du seuil grâce à votre épargne, tout votre patrimoine liquide est concerné, crypto comprise.
Payer la Zakat al-Fitr en pensant avoir réglé la Zakat sur les biens. Ce sont deux obligations distinctes, aux montants sans commune mesure. Notre article sur les différences entre Zakat al-Fitr et Zakat al-Mâl remet les choses au clair.
Payer sa Zakat crypto : en euros ou en tokens ?
Une fois le montant connu, reste la question du versement. Trois options existent, par ordre de simplicité.
Convertir et donner en euros. La solution la plus propre. Vous vendez l’équivalent de votre Zakat, vous versez le montant à un bénéficiaire éligible ou à une organisation de confiance, et vous conservez le justificatif. L’immense majorité des associations francophones fonctionne ainsi.
Donner directement en crypto. De plus en plus d’organisations caritatives acceptent les dons en bitcoin ou en stablecoins, notamment dans le monde anglophone. L’avis majoritaire autorise le paiement en nature dès lors que la valeur transférée correspond bien aux 2,5 % calculés. Vérifiez que l’organisation redistribue réellement aux catégories de bénéficiaires prévues, et non qu’elle conserve les tokens pour spéculer.
Donner à une personne directement. La Zakat peut être remise de la main à la main à une personne dans le besoin, y compris un proche qui n’est pas à votre charge. Si cette personne possède un portefeuille crypto et accepte ce mode de paiement, rien ne s’y oppose. Dans la pratique, la conversion en euros reste préférable, car le bénéficiaire a besoin d’un argent immédiatement utilisable, pas d’un actif volatil.
Une dernière remarque sur le moment. Beaucoup choisissent de payer leur Zakat pendant le Ramadan, pour la valeur spirituelle du mois. C’est une belle pratique, à condition de ne pas repousser une Zakat déjà échue. Si votre date anniversaire tombe en plein marché baissier, ne cédez pas à la tentation d’attendre une remontée pour « payer sur une base plus confortable » : la Zakat est due à sa date, sur la valeur de ce jour-là. Et si vous souhaitez aller au-delà de l’obligation, nos 15 idées de Sadaqa Jâriya proposent des formes de charité durable qui se prêtent très bien à un don en crypto.
Ce que la crypto change vraiment, et ce qu’elle ne change pas
La blockchain a introduit une chose nouvelle dans la vie financière des musulmans : une richesse qui peut doubler ou fondre de moitié en quelques jours, qui circule sans banque, qui tient dans une phrase de douze mots. Mais elle n’a rien changé au principe de la Zakat, qui a traversé quatorze siècles de monnaies, de dinars d’or, de billets, de comptes bancaires, et qui absorbe les actifs numériques sans effort. Une date, une valeur, un taux. Tout le reste est affaire de rigueur et de bonne foi.
Sur le portail du musulman francophone, nous avons conçu le calculateur de Zakat pour qu’il accepte vos lignes crypto au même titre que votre épargne ou votre or. Entrez vos quantités, vérifiez le nisab du jour, validez votre date hijri, et le chiffre tombe. La Zakat n’est pas une formalité comptable. C’est un geste de détachement envers une richesse dont vous n’êtes que le dépositaire, et ce geste n’a jamais été aussi facile à poser, bloc après bloc.
